L'Oiselier
Au cours des années 1970, La Suisse est confrontée dans le Jura à un mouvement autonomiste. Manifestations, occupations d'ambassades, attentats, Front de la Libération Jurassine, la situation dégénère entre les séparatistes du Nord et les antiséparatistes du Sud. Le gouvernement fédéral, cherchant un compromis helvétique, propose la création d'un nouveau canton jurassien.
Mais entre septembre 1977 et mars 1978, trois cadavres et un enlèvement viennent troubler encore davantage la sérénité du pays et mettent en danger la solution négociée de l'affaire jurassienne.
Pour tâcher de comprendre ces faits véridiques, Daniel de Roulet organise une enquête fictionnelle menée par un journaliste suisse mythique du XXe siècle: Niklaus Meienberg.
(Quatrième de couverture, La Baconnière)
Rezension
Né à Genève en 1944, Daniel de Roulet a passé son enfance dans le Jura, puis son adolescence dans le Jura, où il a activement vécu l’adolescence du Jura lui-même, soit les années 70 marquées par ce qu’on a appelé la Question jurassienne (qui aboutira au référendum de 1978 lors duquel le peuple votera la création du canton), ainsi que par l’essor de l’action directe indépendantiste menée par le Front de Libération Jurassienne et un renouveau du militantisme anarchiste, dont il est alors partisan. Cet engagement, et l’histoire politique qui strie le territoire depuis que Bakhounine a installé ses quartiers à Saint-Imier à la fin du XIXe siècle, marque profondément l’œuvre de De Roulet, qui a fait paraître il y a trois ans un ouvrage consacré au destin de plusieurs militantes jurassiennes exilées en Patagonie en 1873 (Dix petites anarchistes, Buchet/Chastel, 2018), et, il y a quinze ans, Un dimanche à la montagne (Buchet/Chastel, 2006), livre où il confesse, après écoulement du délai de prescription juridique, avoir été à l’origine de l’incendie du chalet d’Axel Springer, un magnat de la presse allemand, action que la police fédérale attribuait, jusqu’à la sortie du livre, à la Fraction armée rouge.
La Question jurassienne est au centre de L’Oiselier, texte court et incisif au croisement de la fiction historique et du roman policier. Usant d’une voix personnelle explicitement scénarisée, De Roulet présente lui-même son récit comme une tentative de contre-enquête ; il confie le rôle principal à Niklaus Meienberg (renommé « l’Enquêteur »), journaliste politique controversé, qui s’est donné la mort en 1993, et qui était un ami de l’auteur ; il le charge de rouvrir un ensemble de dossiers traitant de trois meurtres et d’un enlèvement. Au cœur de l’ouvrage, une hypothèse : ces quatre crimes seraient liés, quoi qu’en dise l’histoire fédérale officielle, et leur sillage sanglant traverserait l’histoire du mouvement autonomiste jurassien. Le récit suit alors les errements d’un couple « de gamins qui courent voir les scènes de crime » (p. 29), Meienberg et sa compagne, Flavia Furgler, fille d’un conseiller fédéral mandaté à la présidence au moment des faits et dont les intrigues politiciennes comme les prises de parole publiques chercheront sans cesse à entraver la découverte de la « vérité »… et la progression du récit. Tous les protagonistes ayant existé, et nombre d’événements ayant réellement eu lieu, l’auteur prend le parti de conclure chaque chapitre – ou presque – par une note explicitant ce qui relève de son invention, dont la part est souvent bien maigre (une moustache imaginée ici ou là pour rendre un personnage plus rustre), car la réalité n’en a guère besoin pour capter notre attention (le rustre en question était bel et bien poseur de bombes). Si toute fiction historique exige du public un travail de recoupement, ces ajouts installent un pacte particulier, qui aidera les lecteurices à accorder une certaine confiance à De Roulet dans cette entreprise de contre-histoire helvète.
La Suisse aime se dire sans histoires, se présenter comme un grand lac très calme au milieu de l’Europe, assez profond pour noyer l’agitation politique alentour – une image idéalement taillée pour échapper au politique en tant qu’Histoire structurée d’antagonismes, filiation de la violence : ce qui est en dehors des luttes ne peut changer.
Trop souvent le pays où je suis né se donne en modèle, prétend savoir régler les conflits politiques par consentement mutuel et sans violences. Pourtant, sur les champs de bataille, les rois et les princes engageaient des mercenaires suisses parce qu’ils étaient les plus cruels. Entre Alpes et Jura on est aussi violents que dans une banlieue parisienne, la différence est qu’en Suisse l’ordre social se maintient moins par une violence nue que par le secret. Secret des affaires ou secret d’État. Voilà pourquoi la littérature helvétique a tant de mal à se confronter à la politique. Ses maîtres ou ses sponsors lui soufflent : Circulez il n’y a rien à voir, contentez-vous de nous parler des vos états d’âmes quotidiens. (p. 9)
Cette Suisse sans Histoire est au cœur de L’Oiselier. Le roman s’attelle à restaurer un morceau d’une autre histoire, celles des « comportements, très peu dans les mœurs du pays, qui inquiètent non seulement le pouvoir politique, mais tous ceux qui voulaient exporter, en même temps que leur industrie guerrière, l’image d’une Suisse toujours pacifique » (p. 41). Avant tout, la Suisse est attaquée comme construction nationale, en hommage à la subversion du Meienberg historique, à une première échelle, mais aussi très directement, à l’échelle du fait divers, car le masque du journaliste permet bien sûr à De Roulet de livrer sa propre contre-enquête qui propose l’hypothèse d’un complot d’état et remet en question une affaire juridique tout ce qu’il y a de plus factuelle : la condamnation pour meurtre de l’appointé Rychen qui, après vingt ans de prison, clame encore aujourd’hui son innocence. La dernière attaque frontale arrive en fin d’ouvrage, tissée dans le fil du récit qui retrouve le cours du présent ; l’auteur dresse la liste des silences étatiques éveillant toujours les soupçons et ajoute, non sans une certaine ironie métaleptique, qu’« en 2019, l’Office fédéral de la culture suisse a refusé toute subvention au film que Werner Schweizer prévoit de tourner sur la base de l’histoire de l’Enquêteur que vous êtes en train de lire » (p. 117).
Outre la construction nationale comme représentation, la Suisse est au cœur du roman en tant qu’organisation démocratique, l’Enquêteur étant confronté à l’incessante tension entre l’image d’Épinal du consensus et la réalité de la collusion des pouvoirs (ceux que la Constitution garanti comme « séparés »). Une chronique judiciaire, insérée dans le roman, rappelle avec force détails combien les décisions du Tribunal Fédéral sont inféodées au pouvoir exécutif, hier comme aujourd’hui. Lumière est faite aussi sur la puissance de l’arsenal répressif étatique, notamment du Service de renseignement et de son usage à des fins privées par les conseillers fédéraux. Pour autant, si une part du récit critique, la plus réussie, se construit dans les lignes d’une narration collective et à travers les yeux des militant.es, une autre, nettement moins intéressante, transite par la seule subjectivité du personnage principal obsédé jusqu’à la névrose par le « Conseiller Fédéral », comme beau-père plus que comme opposant politique. Il en résulte plusieurs séquences qui relèvent d’une sorte de combat de coqs autour du personnage de Flavia, auquel le récit n’accorde que très peu d’attention, et presque aucune agentivité. Cette focale pathologisante détourne parfois le sens de la critique, et propose aux lecteurices une intimité avec Meienberg dont on se passerait bien : « Pourquoi est-ce que je me demande si souvent ce que le Conseiller Fédéral pense de tel ou tel événement ? Ce type est dans mon crâne – comme le chanoine qui guidait ma conscience quand j’avais seize ans – je me masturbais en pensant : que dirait le chanoine s’il me voyait ? » (p. 84). L’homme d’État et le religieux, bien sûr, deux figures d’antagonistes révélatrices de l’anarchisme latent du personnage, mais latent seulement, car filtré par les yeux d’un homme imbu, carriériste et macho, affichant la suffisance du mâle révolté, celui qui du slogan résonnant encore aujourd’hui dans les manifestations anarchistes bernoises – « Kein Gott. Kein Staat. Kein Partiarchat » – n’a visiblement pas métabolisé la troisième proposition.
Toujours sur le plan de la critique institutionnelle, le roman laisse une place toute particulière à la porosité du quatrième pouvoir, insistant sur les compromissions des journalistes officiels avec le Conseil Fédéral. Il rappelle notamment que le gouvernement n’hésite pas à « imposer la censure » et « à sommer les journalistes au silence » (p. 20). Le tout culmine dans une scène de conférence de presse officielle très réussie où la salle, « organisée comme une salle de classe » (p. 56), accueille une véritable cérémonie du statu quo dans laquelle les journalistes autorisé.es sont réduit.es au rang de coquilles vides que le langage du pouvoir traverse sans diffraction. De Roulet plonge ainsi au cœur de la fabrique de l’opinion, en affectant d’ailleurs un style qui emprunte en partie à l’efficacité journalistique, jouant sur un behaviourisme marqué (qui rechigne à accéder à l’intériorité des protagonistes), multipliant les contextualisations factuelles et abusant des tournures présentatives, tant pour rendre quelque chose de la vision du monde de Meienberg que pour rappeler aux lecteurices qu’il est aussi question, dans L’Oiselier, d’établir des faits, ou du moins de circonscrire combien l’établissement des faits est un processus politique en lui-même.
Finalement, et c’est peut-être le plus réjouissant, la Suisse qui lutte est au cœur du roman – c’est donc une autre Suisse que la contre-histoire accueille, plus populaire, plus déterminée. L’Oiselier met en lumière le rôle trop souvent amuï des contestations sociales et des groupes révolutionnaires qui ont fait l’histoire de la Confédération. Outre le mouvement autonomiste jurassien et ses ailes antiautoritaires, le récit évoque les occupations d’usines conduites par les ouvrières de Neuchâtel, les grèves de l’industrie automobile vaudoise, l’abolitionnisme carcéral genevois qui vivait là un de ses âges d’or ou encore les plasticages d’usines zurichoises par le mouvement anti-nucléaire des années 70 – affectant souvent un ton distancié qui renoue avec une certaine tradition du récit de lutte dépassionné, celui qui rechigne à l’héroïsation des militant.es, mais mord bien volontiers les puissant.es. Dans le paysage littéraire suisse, allergique au politique pour reprendre les mots de l’auteur, L’Oiselier laisse une vraie place au récit d’action directe, affectionnant les tournures qui rendent avec incision certaines scènes particulièrement picturales : « Des gaz lacrymogènes ont été envoyés jusque dans une écurie, les chevaux ont dû être évacués » (p. 62). Le roman n’entend pas seulement décrire un processus de libération collective, mais rendre aussi quelque chose de l’expérience même de la violence politique, de la confiance et du doute que vivent les activistes, parfois de l’insouciance et de la joie qui les anime – la joie de celles et ceux qui, sans abandonner une analyse critique de la situation, trouvent dans l’insolence une ressource pour survivre aux dangers de la lutte :
Ils avaient commencé par envahir les postes de la police bernoise. Celui de Delémont, ils l’avaient même complètement mis à sac, ça faisait plaisir à voir. Ensuite, ils ont fait sauter des charges d’explosifs devant les maisons des anti-séparatistes et devant des bâtiments publics. Ils se passaient les explosifs comme ils auraient échangé des timbres-poste, bâtons de cheddite ou de gélatine, détonateurs électriques ou pyrotechniques, bobines de cordon détonnant, bidons de plastique mou et même quelques grenades de guerre. […] L’un d’eux y a laissé une main en faisant exploser les détonateurs. Aux juges d’instruction, ils avaient dit s’intéresser aux fossiles, la dynamite faisant sauter les cailloux. Et les fumigènes qu’ils avaient mis dans les bouches d’aération de la caserne de police, ils avaient expliqué que c’était parce qu’ils voulaient aider les grenadiers à tester leurs masques de guerre. (p. 25)
oo
« Le train du réel ne passe qu’une fois. Tout le reste il faut le confier à la littérature » (p. 27), reste à savoir ce qu’elle fera du réel, car elle a aussi son rôle à jouer dans l’écriture – ou la contre-écriture – de l’Histoire dominante. Nul doute que les romans, même par simple désintérêt, collaborent à la fiction nationale plus vite qu’ils ne le pensent. L’Oiselier, à tout le moins, n’est pas de ceux-là.