L'Ombre est une ardoise

« Le quatrain, une forme carrée, une île qui se prête à tous les vagabondages, les émergences de la pensée. Avec pour alliée cette petite boussole dotée de force poétique, le recueil se fraie un chemin dans la conscience du vivant. Il agite et fait scintiller les éclats d’un kaléidoscope en mouvement pour dire une quête, la fugace brûlure d’éros, un lien entre le simple et l’invisible. Un art d’écrire s’élabore, jubilant et inquiet, dans le combat du langage. »

(Éditions de l'Aire)

Rezension

von Renato Weber
Publiziert am 20.07.2021

Le recueil de la poète vaudoise, L’Ombre est une ardoise, sorti dans la collection de belle facture « métaphores », nous frappe d’emblée par sa forme fixe, soit cent poèmes de quatre vers (quatrains), et par l’absence de ponctuation et de titres, à l’exception de ceux des six sections : « À l’orée », « De la fragilité », « Dans les feuillets du sens », « Émergences », « En ton centre » et « De l’été advenu ». Les poèmes ne sont pas composés en vers isosyllabiques, ni selon un schéma strict de rimes parfaites, et ils se caractérisent par nombre d’allitérations et d’assonances. Ces choix nous paraissent ouvrir des perspectives expressives et stylistiques très prometteuses. En effet, dès le poème d’ouverture,

Là où tu n’es pas encore née
hasarde le souffle laisse le vivant t’emporter
soulevée par la brise aiguë des rencontres
dans une soif de silex et de sauge

les deux verbes du deuxième vers semblent, au premier abord du moins, admettre aussi bien la lecture au mode impératif (2e personne) que celle à l’indicatif présent (3e personne). Cet exemple nous fait vivre un instant de suspension passager fort intéressant, jusqu’à ce que l’une des lectures s’impose comme la bonne.

Sur le plan du contenu, un potentiel comparable est ouvert par la richesse débordante des images convoquées. Que ce soit sous forme d’allusions, de métaphores ou de comparaisons, les quatre éléments et leurs vastes champs sémantiques ne manquent pas de venir solliciter nos cinq sens. Ce remarquable éventail d’images s’offre à nous pour aborder la variété des thèmes qui apparaissent au fil des pages : naissance, création poétique, langage, quête humaine, épreuves de la vie, questions d’identité, environnement, éros et thanatos, …

Malgré une richesse expressive et thématique indéniable, une certaine hétérogénéité entre les différents poèmes (et parfois même au sein d’eux) rend toutefois leur lecture quelque peu ardue : outre la multiplicité des types de discours – évocations, souvenirs, sentences, louanges, prières, invocations –, on rencontre des verbes à presque tous les modes (impératif, indicatif et subjonctif) et aux trois personnes, ou encore, ce qui n’est pas rare, des phrases simplement nominales. Au sein du recueil, des choix plus uniformes, ou plus cohérents, auraient sans doute facilité la compréhension.

En raison d’un propos parfois évasif et de liens syntaxiques insuffisamment explicites, il arrive qu’une instabilité fondamentale s’instaure entre le texte et nous-mêmes. Il n’est pas inintéressant que subsiste un certain flottement, mais on ne l’apprécie que tant qu’on le sait temporaire. Sans connaître la nature de tel lien logique, ni le contexte de telle image (que veut-on nous dire ?), il arrive, dans cette indécision, de se sentir désemparé ou exclu.

Boire au jour levant
dans les mains le silence
soulever l’air
avec la soif de la cascade

Tu traverses l’épreuve
pactise avec elle
sors de chez toi étincelle
avec le jour nouveau

Te simplifier tu ne le peux
si comme la vie même ton être
est multiple mais cherche le cœur
va toujours au pulsant au battant

Si la lecture de ces trois exemples n’est pas des plus aisées, cela est notamment dû à la présence de plusieurs modes verbaux et de termes au statut incertain, par exemple « étincelle » (est-ce une apostrophe ? un verbe à la troisième personne ou à l’impératif ?). Vu l’absence de titres, de ponctuation, et d’autres éléments contextuels grâce auxquels on pourrait se repérer, ces tournures énigmatiques nous empêchent de saisir plus sûrement certaines images en elles-mêmes originales et fortes.

Combat des filles invincibles
pour la parole mère
s’aiguise la pierre dans la main
pour la danse en férocité

Dans ce quatrain aussi, on peut s’interroger sur le lien syntaxique entre ses deux moitiés et trouver ardu d’interpréter les images évoquées.
Un autre aspect déstabilisant du recueil est le manque de systématique dans la mise en œuvre de certains partis pris. Reprenons l’exemple de la ponctuation, absente de tout le recueil, à l’exception de deux poèmes, qui se terminent par un point d’interrogation (pp. 37 et 45). Ce choix stylistique – une belle manière de souligner l’essence interrogative de toute quête et de toute poésie – se justifierait pleinement s’il n’était démenti à son tour par une exception (à l’exception), soit un poème grammaticalement interrogatif… mais sans point d’interrogation :

Contemplation des blés
hérissés sous le vent é-
levés sur la pointe
se savent-ils farine et pain

S’il s’agit d’un choix délibéré, aucun indice ne permet de le comprendre. On regrette également que quelques-unes de ces pistes formelles ou stylistiques ne soient pas explorées jusqu’au bout, notamment les jonglages avec les doubles ou triples lectures possibles d’un même texte. Ce flottement du sens peut paraître à la fois comme une richesse, une ouverture, mais aussi comme un effet dont la signification nous échappe. Des voies semblent entamées, sans être exploitées comme elles le mériteraient.

Ainsi, le recueil déçoit par deux caractéristiques apparemment opposées : d’une part, l’inaccomplissement dans l’expérimentation poétique de certains choix très prometteurs – la forme contraignante du quatrain, l’absence de titres et de ponctuation – et, d’autre part, le fait que la signification de certains poèmes demeure insaisissable – peut-être à cause d’une foi excessive dans l’idée que certaines tournures ou expressions particulières se suffisent à elles-mêmes.

À relire plus attentivement L’Ombre est une ardoise, on s’aperçoit néanmoins que Laurence Verrey possède l’art de jouer des sonorités, ce qui sauve peut-être le recueil. Rimes internes, assonances, allitérations enrichissent par leur musicalité bien des passages, souvent même à l’échelle du vers individuel, comme dans « GuêPes éGaRées bRûlant la Peau », par exemple, ou dans « je reLÈVERais du Puits le Silence / Par un SimPle mouvement de LÈVRes », ou encore dans « Si PaRLer n’est Pas Vain / Sa LaVe LibèRe Le VoLcan ».

Pour conclure, laissons la parole à la poète, avec deux textes qui nous semblent pénétrables en dépit d’une expression lapidaire et qui, de surcroît, offrent une belle expérience auditive :

J’interroge le brouillard
es-tu insatiable comme la mort
il me répond
en avalant ma parole

Quand le désir allume
la flamme haletante
tant d’attente encore
jusqu’à la brûlure des corps