Gloria Vynil
Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.
Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.
(Desciptif du livre, Editions Zoé)
Rezension
Amnésie. Gloria Vynil a oublié ce qui s’est passé l’été de ses six ans. Faut-il qu’elle cherche à savoir, ou vaut-il mieux qu’elle vive avec cette incertitude ? Elle a vingt-six ans, elle s’efforce de ne pas y penser, elle se lance avec enthousiasme dans un projet artistique, qui n’est pas sans rapport avec les questions de mémoire et d’oubli : documenter la destruction du vieux Museum d’histoire naturelle, fermé et abandonné, qui sera remplacé par un Musée de l’Évolution.
L’enjeu du roman n’est pas de découvrir quel drame s’est déroulé durant l’enfance de Gloria, car on l’apprend dès les premières pages. Il s’agit plutôt, sans perdre son souffle, de suivre Gloria qui court d’un lieu à un autre, fait des rencontres, est amoureuse, prend des photographies ou assiste un taxidemiste. Elle croit être « née pour être heureuse » et elle est intensément vivante.
Le style de Rose-Marie Pagnard est délicat, alerte, musical, plein de brio, avec des descriptions inattendues. Ainsi, en deux phrases brèves, l’été des six ans de Gloria Vynil apparaît à la fois comme un espace troué et trop dense : « Un été comme dévoré par les mites. Noir, comme un prisme de verre éclatant. » De manière impressionnante, elle peut, en une seule phrase, concentrer l’espace et le temps, la réalité et l’imaginaire, tout en rendant perceptibles des choses invisibles, comme lorsque Gloria Vynil observe le comptoir du Museum :
Mais au bout de ce comptoir déjà, la poussière étendait ses millions de particules sur toutes les surfaces et dans l’air, tel un tissage ultrafin de messages venus des cinq continents, venus des chasseurs et des cales de bateaux, des savants et des voleurs, des taxidermistes et de toute la folie humaine capable de concevoir un tel mirage de vie animale.
L’écrivaine insère dans le récit quantité de références intertextuelles, que ce soit à des chansons de Lo & Leduc, Sophie Hunger, Björk, à la tarentelle « Ah, vita bella ! », à des romans de Karen Blixen, Peter Hoeg, Truman Capote, Jun’ichiro Tanizaki, Christopher Hope, Friedrich Dürrenmatt, John Steinbeck, Laurence Sterne, Philippe Claudel, Edward Carey, à un conte de Pär Lagerkvist, à des poèmes de Marguerite Yourcenar. Un vaste éventail d’œuvres que les personnages écoutent, lisent, dont ils se souviennent et qui les aident à vivre. L’art est au cœur de ce roman. Presque tous les personnages exercent des professions artistiques. Gloria Vynil est photographe et vidéaste, elle a été élevée par sa tante Ghenya, qui est danseuse, l’un de ses frères est écrivain, un autre tatoueur, elle fait partie du Kunstlabor, un collectif placé sous l’égide d’un comédien, et elle tombera amoureuse du peintre Arthur Ambühl-Sittenoffen. Ce dernier prend pour sujet de ses toiles figuratives tout ce qui est en voie de disparaître. Il s’est donc installé dans le Museum, et même s’il ne croit pas « sauver quelque chose de l’oubli », il aime « le frisson d’urgence contenu dans ces mots ». Mais faut-il sauver les choses de l’oubli ?
Un questionnement lancinant traverse tout le livre : quelle attitude adopter envers le passé, en particulier s’il est constitué d’événements traumatisants ? Que se passe-t-il si on ne peut pas parler du passé, s’il est refoulé ? Ne cesse-t-il pas de créer des remous, comme c’est le cas pour les frères de Gloria, à qui le père a interdit de révéler à qui que ce soit du drame de l’été des six ans de leur sœur : « L’histoire voulait sortir mais restait en eux comme dans des machines brassant péniblement des étoffes trop lourdes. » Et si Gloria a oublié, un trouble violent persiste : « Mais l’amnésie, même quand elle concerne un temps très court et qu’elle pourrait tenir comme un peu de gelée trouble dans le creux de la main, l’amnésie vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. » Quand ses frères lui révèlent ce qui s’est passé, Gloria éclate en sanglots et lutte contre le sentiment de culpabilité qui la saisit. Elle en souffre violemment durant une longue période. Elle n’était qu’une enfant, elle s’efforce de se convaincre qu’elle ne peut pas être responsable, même si ses frères affirment le contraire.
Elle sera réconfortée par le professeur Dreymahl, qu’elle assiste dans la tâche qu’il s’est assignée et qu’il qualifie lui-même d’absurde, à savoir réparer les os fracturés des spécimens du Museum et rédiger des constats écrits des opérations réalisées. Le professeur affirme « qu’un fait passé et non documenté arrive à notre connaissance inévitablement tordu et métamorphosé ! » Ce qui est une manière de dire que même si le passé laisse des traces matérielles, il existe surtout à travers des récits oraux, dans lesquels l’imaginaire joue un grand rôle et qui par conséquent ne sont pas nécessairement fiables.
Le roman thématise l’importance du récit puisque Gloria finira par retrouver sa sérénité et sa joie de vivre quand son cinquième frère, qui avait disparu, réapparaît, et lui donne une tout autre version – vraie ou fausse ? – des événements de ce jour d’été fatal. On le sait, si une fiction ne raconte pas la vérité, elle n’est pas un mensonge, mais une invention, une création artistique.
Au fil des pages, Gloria Vynil est un roman qui démontre le pouvoir, la force et la nécessité de la création artistique, ainsi que des liens qui peuvent se tisser autour d’un projet artistique, autant d’éléments qui seront pour la protagoniste le moteur de sa résilience.
Ce roman a aussi pour thème la pitié, dans le sens d’une sensibilité aux souffrances d’autrui, et l’aptitude humaine à agir pour tenter de les atténuer. À commencer par Ghenya, qui a élevé Gloria et qui secrètement veille sur elle avec constance :
Gloria ne sait pas que sa tante Ghenya reste nuit et jour penchée sur elle pour la protéger avec ses armes de vieil ange, qui feraient un peu rire s’il ne s’agissait pas de moyens nobles, ayant fait leurs preuves : amour, intelligence, parole, ruse féminine inspirée. Donc vieil ange des plus respectables.
Nombreux sont les personnages de ce roman à se comporter comme des « anges des plus respectables », pour protéger, consoler, réparer, ou sauver de l’oubli ce qui mérite de l’être. Et peut-être qu’il faut cette forme d’attention aux êtres vivants et aux choses, qu’il faut savoir faire preuve de compassion, pour créer ? C’est ce qu’il me semble lire entre les lignes de Gloria Vynil.