Inflorescence

Jura, 1911. Une femme se désespère d’être à nouveau enceinte. Pour implorer la fin de sa grossesse, elle se rend au Gouffre du Diable. À partir de ce lieu dont la terrifiante et réelle histoire nous est contée, Raluca Antonescu entrelace quatre générations de femmes qui traversent le siècle.
Lorsqu’il y a plus d’une fleur sur une tige, on parle d’inflorescence. Les personnages de ce roman se construisent au sein de leur jardin, chacune à son rythme, en se réappropriant leur vie. L’inflorescence se fait l'expression de la transmission muette entre générations, le jardin un lieu-miroir qui n'appartient qu'à soi et permet la reconstruction.
Jardin ou gouffre, pépinière en Argentine ou plates-bandes ordonnées d'un lotissement Levitt, pollinisation ou pollution; l’auteure observe ce perpétuel balancier.

(Descriptif du livre, La Baconnière)

Rezension

von Ami Lou Parsons
Publiziert am 30.06.2021

Inflorescence, troisième roman de l’écrivaine Raluca Antonescu, explore les liens entre mémoire et histoire familiale, durant quatre générations de femmes. Chacune d’elle entretient un rapport particulier — thérapeutique ou conflictuel — à la nature. D’emblée, les plantes s’annoncent comme le premier dénominateur commun entre ces trajectoires de vies différentes et pourtant rattachées les unes aux autres. Ce lien s’explique à travers le titre : une inflorescence, ainsi que l’énonce un personnage est « un petit élément indissociable d’un tout, et nécessaire à l’enchevêtrement de l’ensemble ».

Aloïse grandit, durant les années 1920, dans le Jura français. Son père la juge responsable de la mort de sa femme, celle-ci étant décédée en accouchant. L’enfant – à qui jamais un prénom ne sera donné – est alors maintenue en marge de la famille, et doit éviter soigneusement la violence de la colère paternelle. Sa sœur aînée, Éveline l’aide discrètement à survivre, jusqu’au moment où elle s’enfuit avec un militaire. Aloïse, que son père a désormais abandonnée, va faire une rencontre décisive : Mademoiselle Suzie, une femme aisée et distinguée la prend sous son aile et lui apprend aussi bien à prendre soin de son apparence qu’à lire et, surtout, à créer et cultiver un immense jardin où elles feront pousser une grande variété de plantes.

En Seine-et-Marne à la fin des années 1960, Amalia savoure son ascension sociale matérialisée par l’emménagement de sa famille dans un quartier imitant les lotissements américains. Ravie de jouer son rôle de femme au foyer moderne, elle chasse et annihile la saleté et toutes les intrusions animales et végétales — insectes, pollen, etc. — obsédée par un désir de perfection immaculée.

Catherine reboise patiemment les régions détruites par les cultures intensives en Patagonie avec l’aide d’autres militants. Solitaire, elle fuit autant qu’elle préserve presque maladivement un passé douloureux : elle est hantée par le souvenir de son compagnon, Andras, disparu dans le cadre de ses activités de lutte contre la déforestation.

Vivian, à Genève, également en 2008, doit faire le deuil de sa mère, ou plutôt de celle qu’elle pensait être sa mère. Jeune adulte complexée par une blessure qu’elle recouvre d’un gant, elle se débat avec un bullshit job, et tente de se reconstruire. Le jardin cultivé par son beau-père François offre, alors qu’elle n’apprécie pas spécialement la botanique, l’occasion d’un nouveau lien entre eux.

Selon des modalités parfois différentes (les chapitres consacrés à Vivian étant les seuls rédigés à la première personne), Raluca Antonescu propose quatre portraits de femmes aux prises avec leur identité et le monde qui les entoure. Inflorescence raconte aussi l’histoire d’un lieu, le fascinant gouffre de Jardel. Chacune des cinq parties du livre débute par un chapitre consacré à cet endroit, situé dans le Doubs, qui a été utilisé pendant longtemps comme « bêtoire » (un charnier où on faisait disparaître le bétail malade) ; ce lieu, également appelé le gouffre du diable, est entouré de toutes sortes de superstitions. Après la Première Guerre mondiale, l’armée française y a déversé plusieurs centaines de tonnes d’obus, et d’autres munitions. Apparaissent ensuite divers problèmes liés à la redécouverte de ce que cache le gouffre : éventuelle pollution des sources de la région, impossibilité technique de récupérer les armes. L’anecdote historique se transforme en récit d’un empoisonnement : le gouffre finit toujours par recracher ce qui y a été enfoui. Ce constat entre en résonance avec une autre thématique importante du roman : le secret familial et la dissimulation.

Le beau-père de Vivian affirme que « le poison , c’est ce qui n’a pas été dit, ce qui a été volontairement tu ». Plusieurs personnages se trouvent confrontés à des révélations inattendues, ou encore à la difficulté et à la nécessité de faire face à leur passé. Le roman souligne l’importance des relations filiales — qu’elles soient choisies ou « naturelles » — ainsi que le besoin de connaître sa propre histoire. Au fil du texte, les liens entre Aloïse, Vivian, Catherine et Amalia deviennent plus clairs. Des similitudes se dessinent entre ces femmes, et leurs différentes expériences se font écho, selon une logique de la réminiscence – que ne conscientisent pas les protagonistes, mais qui n’échappe pas à la lecture. Catherine et Amalia, en particulier se sont construites en opposition à leur milieu d’origine, par souffrance. Si certains parallèles sont un peu trop évidents, d’autres relations sont traitées une grande finesse, comme celle, difficile, qu’entretient Amalia avec sa propre mère.

Qu’il s’agisse de fleurs, d’herbes médicinales, sauvages ou domestiquées, d’arbres centenaires, de petits jardins urbains ou de forêts, le végétal occupe une place non négligeable, parfois avec une portée métaphorique, puisqu’il permet de symboliser des liens affectifs et familiaux. Ses transformations marquent les saisons et l’écoulement du temps.

Véritable roman choral, Inflorescence offre à la fois quatre portraits de femmes puissantes et un panorama du vingtième siècle, dans différents lieux géographiques. Surtout, il parle de blessures et de réparations, en questionnant le rôle et l’importance de la mémoire familiale.