L'Ismé
Nouvelle édition avec une partie du «journal de bord»

Cilette Ofaire
Übersetzung von: Camille Luscher

Il est baptisé «L’Ismé», il pèse 59 tonnes et il est amarré dans le port de La Rochelle. Nous sommes en 1933, et ce yacht à vapeur est tout ce qui reste à Cilette Ofaire, née à Neuchâtel en 1891, après le naufrage de son mariage. Mais elle s’autoproclame bientôt capitaine et prend la mer à bord de son navire. Sa croisière aventureuse durera trois ans, pendant lesquels la vaillante capitaine parviendra à surmonter sa crise existentielle pour laisser éclater son exceptionnelle identité de femme et d’écrivaine. Si le tumulte de la guerre civile espagnole lui arrache «L’lsmé», elle saura ressusciter magnifiquement le navire dans son roman éponyme de 1940, où elle en fait le puissant symbole de l’élan d’une femme vers la liberté absolue, loin du carcan de la bourgeoisie.
Cette nouvelle édition de L’lsmé contient de nombreuses pages inédites tirées du «Journal de bord» de Cilette Ofaire, ainsi qu’une biographie de l’auteure richement illustrée, due à l’historien de la littérature Charles Linsmayer.

(Présentation du roman, L'Aire)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 04.08.2021

L’Ismé, le récit de l’écrivaine et peintre neuchâteloise Cilette Ofaire (1891-1964) porte le nom du yacht à vapeur avec lequel elle navigua de La Rochelle jusqu’à Ibiza, de septembre 1933 à décembre 1936. Son livre, publié d’abord par la Guilde du Livre (Lausanne, 1940) puis par les éditions Stock (Paris, 1942), a eu du succès jusque vers 1960, ce qui lui a valu de nombreuses rééditions. Il peut maintenant être (re)découvert dans une version augmentée : on y trouve quelques-uns de ses dessins, des extraits de son « Journal de bord », graphiquement très beau, tenu avec de minuscules pictogrammes inventés qui symbolisent les conditions météorologiques, la route maritime, ainsi que toutes les péripéties du voyage ; la riche postface de Charles Linsmayer (traduite par Camille Luscher) présente la vie et l’œuvre de Cilette Ofaire, permettant de mieux comprendre comment cette femme, âgée alors d’une quarantaine d’années, a décidé de devenir capitaine de son propre bateau.

Sobrement, l’autrice, au moment du départ, mentionne que le sort a passé chez elle et tout emporté. Il ne lui reste que son bateau, L’Ismé. Une maladie des yeux, sans doute aggravée par ses chagrins, l’oblige à renoncer à être peintre.

Dès les premières lignes surprend et séduit un étonnant mélange de candeur et de profonde sagesse. Qu’est-ce qui amène Cilette Ofaire à prendre la courageuse décision de « larguer tout » et partir en mer avec un équipage réduit au minimum ? Ettorè, le marin qui l’accompagne depuis plusieurs années, la soutient dans son projet de repartir en mer. Mais c’est surtout dans une sorte dialogue secret et quasi magique qu’elle noue avec des objets que la résolution de devenir la capitaine de L’Ismé s’impose. Lorsqu’elle leur parle, L’Ismé lui fait « une réponse sans mots qui s’adress[e] à autre chose qu’à [son] ouïe et [sa] raison », qui lui donne foi en elle-même, tandis que les cartes maritimes et les ouvrages de navigation lui disent qu’elle doit se servir de ce qu’elle sait, qu’ils seront toujours là « pour [l’]aider et [l’]accompagner ».

Les limites entre l’animé et l’inanimé sont poreuses pour Cilette Ofaire ; il lui arrive, au cours de la navigation, d’éprouver « l’impression de n’être qu’un instrument sur le navire, ou même une partie du navire ». Elle note : « J’y existais sans y penser, les calculs étant faits d’avance, mais non sans me rendre compte de ma qualité d’objet, égale à celle des autres, et, comme elle, imperfectible. C’est un état reposant. » On constate que grâce à son bateau, elle trouve un équilibre, une manière bien à elle d’affronter l’existence et les éléments.

Tout au long de son périple, elle est davantage confrontée à des difficultés causées par les caprices et la cruauté des êtres humains que par les dangers naturels. Elle a étudié sa route maritime, elle sait éviter les écueils rocheux, mais elle n’aurait pu prévoir que le deuxième homme de son équipage refuserait obstinément de travailler, que les autorités portuaires, au mépris des lois, lui causeraient mille tracas, que les employés des postes refuseraient de lui délivrer son courrier, qu’elle serait escroquée par des agents de change. Sans rancune ni regret, elle relate ce qu’elle a subi : abus de pouvoir, méfiance – on la soupçonne d’espionnage, de contrebande – et malveillance – le yacht a été plus d’une fois délibérément détérioré. En toutes circonstances, elle réagit avec placidité et humanité. Son impressionnante sérénité face aux épreuves est peut-être en partie due au fait qu’il ne s’agit pas d’un journal tenu au jour le jour mais d’un récit rétrospectif. Le temps lui aura permis de mettre angoisses et souffrances à distance, et cela d’autant plus que sa mémoire, comme elle le constate elle-même, tend à estomper les épisodes les plus difficiles. Peut-être aussi que ce qu’elle a ressenti en naviguant, qu’elle décrit en de rares et intenses passages, a renforcé son caractère. Elle éprouve « la sensation étonnante d’être unie aux points cardinaux, de s’étendre, sans se dissoudre, d’un bord à l’autre de l’horizon, en se tenant volontairement sur la mince ligne arbitraire qui [la] conduira quelque part ». Quand, à partir d’« une route théorique, calculée d’avance sur la carte et à laquelle [elle] se tient par une attention constante », elle arrive à bon port, elle rayonne de fierté, oubliant instantanément intempéries, avaries et fatigue.

Cilette Ofaire prétend que la mer ne se laisse pas décrire : « Tous les marins, probablement, qui ont senti l’illimité, même illusoire, de la mer, savent qu’elle exige d’eux le secret le plus absolu sur ses tendresses et ses humeurs. » Serait-ce pour cette raison que dans son récit, les moments où L’Ismé est amarrée prennent davantage de place que ceux où tout l’équipage se trouve sur mer ?

À chaque étape, l’écrivaine retrace avec minutie et ferveur la beauté insolite des paysages terrestres, la vie dans les ports et leurs alentours, ses rencontres avec toutes sortes de personnes, qui sous sa plume deviennent presque toujours attachantes. Son talent pour décrire ce qu’elle a vécu prend une dimension particulièrement poignante quand elle débarque à Ibiza, en pleine guerre civile, dans la violence des bombardements et des exécutions sommaires. Son bateau détruit, elle se mêle aux habitants de l’île qui, comme elle, ont presque tout perdu. Elle oscille entre l’affolement, la détresse, une profonde compassion, elle ressent « un grand amour qui s’étend à tous les êtres », une « densité de chagrin qui […] ne peut se comparer à rien et la joie d’être encore vivante ». Comment trouve-t-elle la force de résister aux « décisions du destin » ?  Sans doute grâce au regard aimant et curieux qu’elle porte sur autrui et sur le monde, et qu’elle a la capacité de partager dans un récit captivant.