Roman de gares
Jean-Pierre Rochat continue de nous émouvoir par la force de son écriture charnelle et singulière: l’écrivain-paysan a perdu sa ferme ainsi que les animaux, son cœur passionné crie famine. Un nouveau roman flamboyant, teinté de mélancolie et éclatant de sensualité.
Présentation des éditions d'autre part
Adieu veau, vache, cochon, couvée («Roman de gares» et «La Légende du merle»)
Écrivain et paysan : c’est sous cette double identité que l’auteur de L’Écrivain suisse allemand (2012, prix Michel-Dentan) et de Petite brume (2017, prix du Roman des Romands) s’est affirmé dès ses débuts littéraires. Or ses deux derniers titres, Roman de gares (2020) et La Légende du merle (2021), attestent d’un difficile changement survenu dans sa vie : arrivé à l’âge de la retraite, Jean-Pierre Rochat a dû cesser, bien malgré lui, son activité d’agriculteur et d’éleveur, et remettre son domaine. Adieu veau, vache, cochon, couvée... Il ne lui reste désormais que l’écriture et la fable pour s’inventer une existence de chair et de papier : « Tu n’es plus paysan ! » assène au narrateur de Roman de gares une de ses deux amantes – réelle ou fantasmée, qu’importe, puisqu’« en écriture romanesque tout devient possible » –, avant de le consoler : « Je te préfère écrivain ».
Entremêlant fiction et autobiographie, Roman de gares renvoie dès son titre parodique à un genre littéraire populaire sans prétention ni légitimité, tout en mettant en évidence les rencontres de hasard et de voyage. Jean-Pierre Rochat se projette dans le personnage de Dèdè (grand-père, en turc) qui raconte à la première personne son départ définitif de chez lui, en plein hiver, pour rejoindre, de ferme en ferme, le sud de la France : « J’avais choisi la formule “pèlerinage personnalisé” en pensant que ce serait la recette miracle pour pouvoir tourner la page après une vie entière de paysan, qu’après cinquante ans de sédentarisme le nomadisme serait la panacée, que je voyagerais d’un paysan à l’autre et que nous nous raconterions nos souvenirs agricoles… Penses-tu, on en a rien secouer, des vieux paysans ! »
Accompagné de son âne, le SDF qui rêvait de veillées chaleureuses et d’échanges fraternels avec ses pairs, comme au temps de son enfance campagnarde, déchante bien vite devant les visages fermés et les portes de granges hostiles. Dèdè sera toutefois sauvé du froid, de la faim et du désespoir grâce à deux femmes aux personnalités caricaturalement complémentaires, qui lui offriront le vivre, le couvert et leur cœur : « Il se serait flingué depuis longtemps sans le soutien moral, physique, même financier (pendant qu’on y est) d’une femme. »
Dèdè fait connaissance de la première devant la gare d’une petite ville de montagne où se tient une des nombreuses manifestations littéraires auxquelles, fort de sa notoriété d’écrivain, il participe avec une sincérité à peine ironique : « Sans aucune affectation, avec respect, je me prêtai au jeu en disant merci. Une seule fois, derrière un des longs rideaux argentés qui bordaient les grandes fenêtres jusqu’au sol, j’ai cru voir la mort me faire un clin d’œil : j’ai chassé cette vision en déclarant que c’était un pli du rideau. »
Marianne, dont il admire la culture et le raffinement, inspire à Dédé une « petite bafouille », qu’elle lit par-dessus son épaule, où il décrit leurs nuits dans de coquets Airbnb, leurs dîners aux chandelles et leurs balades romantiques avec un sentimentalisme tantôt kitsh tantôt trivial, dont il n’est pas dupe : « En accroche de la lettre : mon amour, si ce n’est pas un peu naïf, simple, nunuche, pourtant qu’écrire d’autre ? Chère, ma chère chair ? » Leur liaison, sensuelle et torride comme il se doit, se termine par une castagne organisée par le mari de Marianne, qui envoie Dèdè à l’hôpital.
« Une histoire de gare, encore. Et de train. » C’est dans le TGV pour Paris que Dèdè, à peine remis de ses coups et blessures, rencontre la seconde femme de sa vie de retraité. Dina est ouvrière, elle n’est pas « une universitaire, on est dans la simplicité, elle zappe mon côté écrivain, elle adore mes mains rugueuses et me dit de ces trucs, je ne pourrais pas les écrire ». Dèdè emménage provisoirement chez elle à Bressier et, pendant qu’elle travaille dans une boulangerie industrielle, il reprend son roman, dépanne les voisines africaines et nord-africaines et joue au foot avec leurs enfants : « Ma rage s’est dissoute dans le quotidien des petits riens. »
Les amours prolétariennes réussissent mieux à l’ancien soixante-huitard, resté fidèle aux idéaux de sa jeunesse rebelle (à laquelle il est fait allusion dans « Petite enfance » et « Maison de correction »), que les amours bourgeoises.... En effet, Dèdè a cette fois-ci le dessus sur l’« ex de Dina, le sale type PN, ou pervers narcissique », qui le menace d’un couteau à cran d’arrêt sur le seuil de la porte : « Plus tard, je me suis fait la réflexion que malgré que je sois un pacifiste convaincu, la violence de l’agression que j’avais subie avait laissé des traces, un grondement sourd était resté coincé en moi, là, il avait enfin pu remonter à la surface. » Dans un happy end de roman rose, Dédé emmène Dina à Genève, à Lausanne et à Lucerne : « Dans le Palais des Glaces, son reflet est multiplié à l’infini, à l’infini de ces miroirs, il y a son chemiser blanc et ses yeux noirs. »
Avec La Légende du merle, récit hâtif et morcelé, dont l’écriture est vraiment trop relâchée (négligence de l’éditeur ?), Jean-Pierre Rochat croise journal intime et autofiction pour évoquer l’installation de son double Dèdè dans une petite ville jurassienne, en pleine pandémie. À ses tribulations de pseudo-baroudeur, détaillées dans Roman de gares, succèdent, pour l’ex-paysan devenu citadin, la déconvenue de sa cohabitation chaotique avec Gracia la sensuelle – qui le console de sa rupture avec Léa l’intellectuelle –, et la trahison d’une bande de marginaux biennois, amateurs de bières et de grosses motos, avec qui il a imprudemment sympathisé. La truculence, la lucidité du narrateur et son sens de l’autodérision, la verdeur voire la vulgarité de certaines scènes allègent le poids du confinement et désamorcent la misère sociale.
Renouvelant son inspiration dans Roman de gares et La Légende du merle, Jean-Pierre Rochat exploite avec plus ou moins de bonheur les différentes formes de l’écriture de l’intime, non sans réitérer, parfois assez platement, sa foi dans le pouvoir salvateur si ce n’est rédempteur des mots : « La littérature est un radeau de survie pour le paysan qui ne sait pas nager. » La main à plume vaut la main à charrue, pour citer Rimbaud – et pourquoi pas ?
À signaler encore la parution de Jeden Tag eine Geschichte | Chaque jour une histoire (traduction d'Yves Raeber, die brotsuppe, 2021), recueil de quatre-vingts petites histoires écrites chaque jour et lues au public le soir sur la Robert Walser-Sculpture de l’artiste suisse Thomas Hirschhorn, érigée devant la gare à Bienne en été 2019 – une dernière histoire de rail qui ouvre sur des aventures tout aussi virtuelles et authentiques : « Ici, l’imaginaire a été stimulé comme jamais sur le place de la Gare, même si c’est aux voyages à entreprendre qu’on pense sur une place de la gare, jamais on aura tant voyagé sans prendre le train, ni l’avion, ni rien, rien qu’en restant assis ici, ou debout, ou couché pour certains. »
Parues coup sur coup, les œuvres récentes de Jean-Pierre Rochat témoignent, dans l’urgence et le désarroi, d’une courageuse et tâtonnante tentative de reconstruction identitaire par l’écriture.