Dogs in Untended Fields / Chiens dans des champs en friche
Version bilingue

Daniele Pantano
Übersetzung von: Eva Antonnikov

Même si il est originaire de Langenthal dans le canton de Berne, Daniele Pantano a trouvé un accueil en anglais en réaction à sa langue maternelle, l’allemand. Il a reçu sa formation littéraire aux États-Unis.
Ce premier recueil traduit en français étonne par une gamme de formes variées, que Pantano maîtrise parfaitement. Avec une joie sinistre dans le chaos créatif, il voit des mondes dans lesquels la déchéance, la confusion et la mort se cachent. Il les capture par couches, éclats et reflets et les transforme en lignes d’une beauté morbide.

(Decriptif du recueil, Éditions d'en bas)

« Chaque tour spontané : une nouvelle chance »

von Stéfanie Brändly
Publiziert am 29.03.2021

Le recueil de Daniele Pantano s’ouvre sur une fin. Sur un ultime repas, marqué par la tension entre la douceur d’un dessert, la familiarité sereine des scènes qui se jouent au dehors, et l’inquiétude qui imprègne l’intérieur. Ce premier poème fait office de seuil à franchir, d’entre-deux : entre le monde d’avant, doux, rassurant, et le monde à venir – ou advenu ? – inquiétant et effrayant, dans lequel on se retrouve projeté dès la page suivante. Le poète et sa traductrice, Eva Antonnikov, nous entraînent à leur suite dans une forme de catabase, dans un monde soudainement transformé, déformé, où le décor pourtant familier d’une rame de métro, devenue « rameau noir », revêt des aspects cauchemardesques, et où l’on côtoie des passagers, qui n’apparaissent que par fragments métonymiques, étrangement démembrés :

Comme tout s’accorde à merveille avec le rameau noir :
La fausse jambe qu’elle remue tel un membre de chair. Lui,
Doigts farfouillant dans sa barbe, sonde des images fugaces.
Un gamin, sourire calé entre deux joues. Des poings. […]

How wonderfully it all matches the black bough:
Her artificial leg she sways as flesh. Fingers forking
His beard and the thinning images he considers.
A boy’s grin held by two cheeks. Fists. Simple […]

On se retrouve entraîné de sous-sols en caves, de rues désertes en terrains vagues. Aux chambres sombres et froides, aux draps froissés, aux corps entrelacés ou meurtris, à la lumière artificielle, succèdent des souvenirs d’Italie, la lumière de l’été. On côtoie les morts, tandis que les vivants se font fragments de peau, de visage, ombres fugaces, vapeur. Les instants se superposent, se mêlent, se fondent les uns dans les autres :

Rien que douce violence, pensée, répétition.

All sweet violence and thought and repetition.

Le recueil rappelle un kaléidoscope, composé de bris de verre aussi fascinants que tranchants, et qui donnent lieu à des images toujours nouvelles, qui interrogent, interpellent, et semblent dire quelque chose qu’au fond nous connaissons mais qui reste légèrement hors de portée. De ce tourbillon d’éléments, où se côtoient passé, présent et avenir, émergent, comme en rêve, des scènes troublantes :

[…] Entendre le silence ostensible des dynamos. Éprouver
Subitement le dard de la volonté. Des instants gravés dans des
Silhouettes éphémères voilent les esprits fébriles de cette
Soirée. Un petit tour vers une pièce sombre surprend l’image
D’un regard injecté de sang, souriant à la jeune mère et à son
Revolver.

[…] Hear the
Blatant silence of dynamos. Feel the will’s sudden sting.
Moments carved in transient silhouettes veil the evening’s
Restless minds. A stroll towards a dark room captures the
Image of bloodshot eyes, smiling at the young mother and her
Gun.

Ces scènes suscitent un sentiment de transgression, la sensation d’avoir entre-aperçu quelque chose d’intime, destiné à rester caché, tout en paraissant étrangement familières, comme le note James Reidel dans sa postface, également traduite par Eva Antonnikov :

Dans notre for intérieur, ces images nous sont familières : ‘notre identification magique’, des ‘raisins mythiques’, ‘la dynamique de la mer’, ‘un crépitement de frontières’, les ‘Citroën de 68 en combustion’.

Les images fonctionnent par association, suggestion. Leur force réside précisément dans leur mystère, dans l’imaginaire qu’elles convoquent, bribes d’un sens nouveau, arraché de haute lutte au chaos. Mouvement incessant de dislocation-recomposition, écriture hachée par les points, les enjambements, lacérée par les tirets, alternance entre longs poèmes au rythme effréné, à perdre haleine, et moments de respiration, de suspension, comme pour reprendre son souffle avant de se retrouver à nouveau précipité dans le tumulte : la poésie de Pantano relève de l’effort physique, de l’épreuve, comme un corps à corps avec le chaos. Le recueil est traversé par une sorte de rage, qui ne s’épuise que pour mieux reprendre, par l’urgence d’imposer son propre récit à partir de bribes difformes, de restes et de lambeaux, éclats acérés d’une violence passée :

La ruée. Tout de suite. À jamais. Flagellés par des origines, des locutions. Nous trouvons. Notre chemin.

The rush. At once. Forever. Scourged by origins and locutions. We find ourselves. Back to it.

En tant que lecteur et lectrice, ce « nous » nous englobe. Nous cherchons nous aussi notre chemin, « Flagellés par […] des locutions », et contraints de leur donner un sens, de forger notre version, notre récit. La lecture bilingue proposée par les Éditions d’en bas se révèle particulièrement intéressante de ce point de vue, puisqu’elle dédouble l’éclatement, tout en multipliant dans le même temps les possibilités de recomposition. En lisant les versions de Daniele Pantano et celle d’Eva Antonnikov côte à côte, on se surprend ainsi à naviguer entre les langues et les images, afin de faire émerger de cet entre-deux sa propre version, son propre langage, et de se forger une topographie intime de ce monde en ruines, reconstruite à partir de « pages arrachées », d’un « album saturé de tâches ».

Apaiser l’horizon.
Par une descente suprême.

Telle pourrait être la devise de ce recueil qui se termine non pas sur un retour à la surface, dans le monde familier, mais sur l’ambiguïté d’une question, sur la possibilité de faire corps dans une « Ville du présent » qui reste, pour l’heure, suspendue à la dernière page, attendant, pour se réaliser, le prochain tour, la prochaine chance.