pajais in uondas – wiegendes Land poesias / Gedichte
a l'ur dal god però
nossa chasa sömgiaat the edge of the woods though
stands our house dreaming
Partir vers des jours plus clairs
Quatre ans après Ultim’ura da la not | Letzte Stunde der Nacht (Zürich, editionmevinapuorger, 2016), c’est un beau recueil plurilingue que nous livre la poète rhéto-romane Gianna Olinda Cadonau avec pajais in uondas | wiegendes Land (Zürich, editionmevinapuorger, 2020). Des poèmes en vers libres, volontiers oniriques, évoquant la recherche continuelle d’un lieu, de quelqu’un, de soi, sans pour autant exprimer de sentiments plaintifs de nostalgie, de manque ou de privation. Au contraire, on savoure un lyrisme faisant preuve d’une analyse lucide et clairvoyante de toute situation, où l’optimisme et l’espoir sont toujours présents, dès le haïku en ouverture :
Las randulinas
svoulan sü ot e partan
vers quels dis plü clers
(Les hirondelles / s’envolent, montent et partent / vers des jours plus clairs)
Hörst du die Schwalben
denn sie steigen hoch und bald
weitet sich ihr Flug
(Entends-tu les hirondelles / elles montent et donc bientôt / leur vol s’élargira)
Le sentiment d’abandon que l’on pourrait ressentir en observant les hirondelles qui s’apprêtent à migrer est immédiatement effacé par l’idée des jours plus clairs vers lesquels elles se dirigent, voire, dans la version allemande, par celle des horizons plus vastes auxquels renvoie leur vol qui s’élargit. On constatera également que, dans le poème en allemand, le départ des oiseaux migrateurs les plus célèbres n’est formulé qu’implicitement et de manière tout à fait optimiste par cette idée de vol qui s’élargit en s’aventurant au loin, vers quelque chose de nouveau.
En effet, ce recueil plurilingue, dans lequel l’allemand et d’autres langues font face au rhéto-roman, ne présente pas chaque fois de véritables traductions en vis-à-vis, mais souvent deux versions réécrites d’un même poème. Mais attendons un instant avant de nous aventurer dans la question des variantes linguistiques.
Une partie de ces poèmes thématise, comme indiqué plus haut, la recherche de soi. Cette quête s’ouvre, en fait, par une introspection réprimée, quasi une revendication du droit d’occulter ses sentiments les plus intimes ou de ne les révéler qu’en partie, petit à petit :
[…]
mai
nu guardar
avali’l s-chür
dal god
meis lö
zoppà
« […] // ne jamais / regarder / en bas // dans l’obscurité / des bois / mon lieu / caché » : ce jardin secret que seul le songe semble libérer est évoqué comme une cachette forestière sombre et peu accueillante, presque dans une stratégie protectrice qui sert à dissuader d’éventuelles intrusions, y compris celles du « je », désormais éveillé et confronté à la réalité du quotidien.
La recherche de soi mène la poète à rappeler ses racines, ses origines indiennes que l’on entrevoit dans « Tschella patria » (L’autre patrie), où il est question d’un immense territoire clair et sans frontières, avec un soleil très, très jaune qui sature la chaleur et où les nuits sont pleines d’un air lourd, où les forêts sont en fleur, où des milliers d’insectes bruissent. Pourtant, cette apparente quête d’identité originelle et de son lieu de naissance se manifeste par une curiosité tout à fait consciente et dépourvue de toute expression nostalgique, comme une véritable démarche socratique tendant à la connaissance de soi.
La recherche de l’autre se manifeste dans la deuxième section de ce recueil en quatre parties. C’est à partir de là qu’apparaît parfois un « tu » lyrique. Cependant, il s’agit toujours de coïncidences fugaces, d’un autre à peine aperçu, de souvenirs qui expriment plutôt une absence, une perte ou un abandon que des retrouvailles ou une véritable rencontre :
Hier j’ai vu
l’instant avant l’aube
je t’ai aperçu
tu as coupé une mauve
tu l’as mise sur ma table
comme si c’était une tombe
Une vision rapide et éphémère qui se réalise pourtant dans le geste très concret de couper et offrir une fleur. Et déjà on glisse dans un autre contexte, celui de la fleur offerte comme source d’inspiration poétique, posée sur la table pour être consignée à jamais dans un poème. Certes, la tombe représente la mort, la douleur et le deuil, mais elle conserve et célèbre le souvenir de la vie, comme la table d’écriture illustre la souffrance du travail poétique qui permet de rendre le vers immortel.
Dans « Ma prosma fügia » (Ma prochaine fuite), le « je » lyrique rassemble « […] / tout ce qu’il faut / un habit rouge / un portrait de toi/ […] »
[…]
tuot quai chi voul
ün büschmaint cotschen
ün purtret da tai
[…]
avouant que la fugue ne semble pas exprimer une délivrance souhaitée, au contraire, elle donne l’impression de peser quelque peu sur la conscience du « je » lyrique. Ce dernier part, certes, mais en gardant un lien solide avec le « tu » absent ou resté en arrière, car l’abandon définitif ou momentané, à première vue ressenti comme une évasion, n’empêche pas le « je » de veiller à prendre avec soi une image lui rappelant sa proximité à l’autre, manifestant ainsi l’importance de ce dernier et effaçant le grand éloignement exprimé dans les deux vers en clôture :
dalöntsch davent il tschêl
dalöntsch il sögl
(loin derrière le ciel / loin le sol)
Une magnifique expression de l’acceptation de l’autre apparaît dans le poème « Presque vide et sans couleur », où la première, illusoire impression d’un « tu » différent des attentes du « je » laisse la place à son apparence authentique, d’autant plus précieuse et appréciée, puisque sincère :
Presque vide et sans couleur
ton regard sur moi
je crois y voir des feuilles dorées
mais tu baisses tes yeux déjà
et je ne vois que toi
Au-delà de l’introspection de la recherche de soi ou d’un « tu » lyrique apparaît la recherche d’un lieu, comme nous l’avons évoqué plus haut avec le poème « Tschella patria ». Il s’agit, bien sûr, de la quête d’un endroit protégé et intime où l’on se sent bien, mais aussi d’une place où l’on peut créer et s’exprimer par la poésie. Il s’agit ici généralement d’un lieu peu défini, actuel ou ancien, connu ou inconnu, « une nouvelle localité entre ciel et terre, entre le dit et le non dit, mais aussi des espaces intermédiaires entre jour et nuit, entre les langues, entre le chez soi et le lointain, entre le rêve et la réalité, entre un Moi et un Toi, entre rester, partir et arriver », comme l’interprète Rut Bernardi dans sa préface à l’œuvre, en se référant au poème « Il tschêl » (Le ciel) :
Il tschêl
es il fuond
d’üna stanza vaschina
abitada be d’inrar
[…]
« Le ciel / est le plancher / d’une chambre voisine / rarement habitée / […] », une chambre où l’on entend les soupirs d’êtres légers et où, « inévitablement », leurs soupirs tombent quand il pleut. Ne verrait-on pas dans ces poèmes également des allusions à l’art d’écrire ? Ces soupirs d’êtres éphémères qui se manifestent uniquement dans des situations bien particulières ne seraient-ils pas une allusion à la création poétique ? Des clins d’œil similaires à l’art poétique et à ses aléas se trouvent dans bien d’autres poèmes de ce recueil, par exemple « Tanter quistas lingias » (Entre ces lignes), où le cri lointain du milan arrête soudain la main du « je » lyrique qui laisse ensuite passer la journée dans des odeurs de lilas, sans plus écrire. Dans « Sch’eu stun sül glim » (Si je me tiens sur le seuil) l’esprit qui se lève, attend, soupire et ne parle pas (alors qu’il semble être savant, mais qu’il faut chasser lorsqu’on remarque que l’on n’arrive nulle part) évoque la difficulté à se saisir des bons mots, des bonnes constructions. Par contre, ce grand règne (« Quel reginam es grond ») qui peut paraître à première vue une simple description de la nature, se révèle également être un lieu d’où l’on sort très enrichi si l’on s’y fond en entrant :
[…]
scha tü aintrast
dvaintast s-chür eir tü
nun est mai be sulet
scha tü sortast
sast otras chosas
però
([…] si tu entres/ tu deviens obscur aussi / tu n’est jamais seul / si tu sors / tu sais d’autres choses / cependant)
Il y a également les poèmes qui célèbrent tout à fait le lieu trouvé ou retrouvé, où l’on se sent bien et sous une bonne protection avec le « tu » :
Fa be plan
hoz restaina
noss mürs tegnan
[…]
(Prends ton temps / aujourd’hui, nous restons / nos murs tiennent / […])
Dans la lancée du recueil bilingue (romanche vallader – allemand) Ultim’ura da la not | Letzte Stunde der Nacht, c’est désormais un ouvrage plurilingue que nous propose l’autrice avec pajais in uondas | wiegendes Land. Le vallader, langue paternelle de la poète de Scuol, constitue le fil conducteur de toute l’œuvre, suivi de près par l’allemand, langue maternelle de l’autrice. En effet, il existe une version rhéto-romane de chaque poème, que l’on serait donc tenté de définir comme la version originale ou « de base ». Il ne faut pourtant ni se fier aux apparences ni confondre cette œuvre présentant deux versions linguistiques en vis-à-vis comme un recueil d’auto-traductions : chaque poème de cet ouvrage, quelle que soit la langue dans laquelle il est écrit, est à considérer comme une œuvre à part entière. J’en veux pour preuve la grande liberté que la poète s’octroie parfois dans la création des deux versions, que l’on observe dès le poème en ouverture, également cité en ouverture de cet essai. Deux pages plus loin, dans le poème intitulé « Tanter quistas lingias », le vol du milan (svoula il milan) au troisième vers se transforme dans sa version allemande en vol du geai des chênes (fliegt der Eichelhäher), tandis que le parfum du lilas (ill’odur da siringia) en clôture devient frémissement des saules (im Rauschen der Weiden). En effet, l’autrice écrit la plupart de ses poèmes en parallèle, dans un jeu de va-et-vient de retouches entre les deux versions rhéto-romane et allemande qui peuvent judicieusement faire fi de la pure précision linguistique au bénéfice d’autres qualités poétiques.
Quelques versions sont en français, hommage à la terre romande où la poète a étudié, et d’autres en anglais : clin d’œil au caractère international de la jeune artiste ou témoignage de respect à sa terre natale, l’Inde, comme le souligne l’éditrice Mevina Puorger dans la postface à l’œuvre ? Ces poèmes en français et en anglais ont en fait constitué une sorte d’exercice de style pour la poète, ayant été composés d’abord en langue étrangère et ensuite traduits ou réécrits en romanche.
L’œuvre est dédiée au passager de la mer vert foncé (« pel passager dal mar verd s-chür »), forcément très profonde et tout en vagues, comme cette poétique ondoyant entre les langues, fluctuant sur le mystère de la pensée intime qui se dévoile avec beaucoup de pudeur et de prudence. Et aurions-nous ici également un clin d’œil intertextuel à la mer tant rêvée des montagnards, cette mer fascinante et fantastique qui apparaît si souvent dans les écrits des collègues et compatriotes de l’autrice : Leta Semadeni, Rut Plouda et Dumenic Andry ?