Qui instruira le livre du calme (journal d’un émeutier)

Le soleil ne doute pas du soleil: il brille
instructeur au réveil de chacun de nous
– lève-toi comme le soleil clef du rêve –
ce matin sous nuages chaude est la terre
– ne doute pas de l’élan du sang au cœur

accorde à ce jour ce qu’il demandera à tes mains
du jet d’encre le poulpe connaît le secret
l’ennemi en perd ses armes et sa furie
certes aux fosses sombres n’atteint pas le soleil
pourtant la couleur y étend son royaume

– invite-la au sein du plus grand des malheurs –
d’eau et de bois est la blanche feuille de papier
l’âme est un ricochet de milliards d’années
le soleil émeutier en est encore ému

– qu’as-tu peur de perdre qui ne se peut perdre ? –
aucune ombre de l’Histoire n’avalera la vie
l’homme est un signe dans la forêt des signes
le Livre s’écrit en silence qui s’écrit

(Quatrième de couverture, Éditions de l'Aire)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 07.12.2020

Si l’on réfléchit à ce que signifie le titre du dernier recueil de Jacques Roman, il apparaît que le projet de l’émeutier sort de l’ordinaire : il tient un journal, qu’il nomme le livre du calme, dont le but n’est pas d’inciter au soulèvement et à la révolte, mais d’apaiser – apaiser autrui ou s’apaiser lui-même, on ne sait. Sous forme de question dépourvue de point d’interrogation, le titre contient une demande, que le livre soit instruit, c’est-à-dire mis en état d’être jugé ; cet appel, cette apostrophe au lecteur, reste en suspens, comme résonnant dans un futur incertain.
Moins que d’un journal, il s’agit d’une suite de poèmes où aux constats sur l’état du monde s’ajoutent des exhortations, adressées à une deuxième personne du singulier, qu’on peut identifier comme étant le lecteur, mais peut-être aussi l’auteur qui pris dans la tourmente se parlerait à lui-même. À moins que le destinataire appartienne à l’avenir, comme le laisse supposer une question dans le poème liminaire : « est-il déjà au monde celui qui lira ? »

Dans une note introductive, Jacques Roman dit avoir écrit en automne 2015 ces 37 poèmes et les avoir alors intitulés « L’Odyssée d’un émeutier ». Après les attentats de Paris de novembre 2015, il raya ce titre pour le remplacer par Qui instruira le livre du calme : « Émeutier est pour moi le poème qui soulève l’émotion et lève un geste pensé », explique-t-il. Un livre comme une incitation à réfléchir, à agir, à se révolter, par les mots plutôt que par des actes violents et destructeurs. Un livre dense, tendu entre colère, désarroi et espoir d’apaisement.

La préface de Sylviane Dupuis est éclairante. Elle décrit le poète comme celui qui, avant les autres, a l’intuition du pire et qui « ne saurait se taire sans trahir ». Pour Jacques Roman, qui est écrivain, comédien et grand lecteur, prendre la parole, c’est aussi porter les voix des autres, toutes ces voix « qui l’ont constamment nourri et habité ». La parole donne forme à la violence, dans un mouvement salvateur : « c’est la rendre active au lieu de la laisser nous paralyser ». L’action prend ainsi forme dans la poésie, dans le théâtre, et si elle a effectivement une indéniable portée politique, elle s’exerce plus intensément et plus efficacement de cette manière que dans l’action politique institutionnelle. Du moins, c’est le sentiment qu’éprouve Jacques Roman et le choix qu’il a fait. Cependant, comme le relève Sylviane Dupuis, la langue poétique possède « une résistance qu’elle oppose aux évidences trompeuses par les rapports inouïs qu’elle instaure entre les choses, les mots, et la conscience humaine ». La poésie tend ainsi à une vérité encore jamais entendue, prodigieuse, qui exige un effort d’interprétation et de compréhension, par son caractère sibyllin. Le je lyrique de Qui instruira le livre du calme se réclame explicitement du drame des prophètes incompris : dans les derniers vers, il s’adresse à cette figure de l’Antiquité qui échouait à convaincre de la justesse de ses prédictions et il la conjure de l’éclairer :

Cassandre peux-tu me dire de ton Orient la lumière ?
moi je te prie Cassandre de m’instruire du demain

Ces vers sont révélateurs d’une conviction qui traverse tout le recueil : connaître l’Histoire, étudier le passé, est indispensable pour appréhender l’avenir. Le poète, plus que tout autre, est un visionnaire ; il est en mesure déchiffrer les signes, il donne du sens à ce que la plupart ne comprennent pas, il dit la réalité dans une ambiguïté féconde :

de tes voix aucune voix
sinon l’avenir fauché dans le soleil du passé

Faucher signifie moissonner, récolter, mais aussi faire tomber, abattre, tuer. Comment interpréter le double sens de ce verbe, ou comment imaginer ce qui adviendra de l’humanité ? On sent une angoisse que la progression inexorable du temps n’apaise pas, au contraire. L’avenir apparaît incertain, menacé, peut-être déjà même enseveli sous le silence :

Les heures tombent comme flocons
mais quoi en silence recouvre le silence
le présent le passé ou déjà le futur ?

Le je lyrique croit au pouvoir de la parole, et il préconise, en recourant à l’impératif, qu’elle soit légitimée et qu’elle circule librement. Même par un chuchotement, on peut contester le pouvoir établi, réparer des injustices, dénoncer les mouvements religieux intolérants qui s’attachent au formalisme des préceptes moraux sans respecter leur contenu :

donne au murmure un sauf conduit pour la colère
venge un enfant de treize ans abattu
agrandis les lettres sur le mur du palais
arrache le livre de la main des pharisiens

Le livre du calme est également un livre d’intranquillité, d’agitation. Le ton est tantôt mélancolique, tantôt véhément. Le je lyrique oscille entre angoisse, rage, regrets et espoir. Il évoque les terreurs de l’enfance, la finitude de l’existence humaine, l’amour, la liberté, les dictatures, la place qui nous est attribuée dans la société, les inégalités, les conventions auxquelles on se plie, l’animal bonheur des sens, les insurrections individuelles et collectives, l’emprise du numérique, les religions, les déportations, les exterminations, la peine de mort, les tentative de suicide. Il décrit un monde où « le Mal dirige la symphonie de la terreur » et sans cesse il lutte pour ne pas être dévasté, anéanti par la souffrance. Il nous conseille de faire pareil, à moins qu’il ne s’adresse à lui-même :

du piège d’une douleur fantôme arrache-toi
conquiers ce qui est à reconquérir
ainsi fait l’herbe après l’incendie

Avec opiniâtreté, le poète se voue à une dissection du monde à la pointe du crayon, comme si le monde était un corps malade qu’il aurait pu « déshabiller et ausculter », puis ouvrir et découper afin de découvrir la source de tous les maux, avant de tout remettre en place, et par la force de son souffle faire surgir « la vie intacte désormais de tout mal à venir ».
Mais, comme il l’exprime le dernier vers du recueil, c’est dans l’instant présent et en observant de petites choses banales qu’il trouve un apaisement qui, on le craint, risque de n’être que passager :

aujourd’hui calme était la pluie et sereine