Au jardin des légendes
Claude Tabarini, sorte de touriste curieux, dans sa propre ville ou ailleurs, écrit au jour le jour des observations qui sont comme autant de petites vignettes à déguster. Des moments fugaces, des fragments de réel posés sur la page pour qu’ils continuent à exister. Que se soit par de brèves notations, des poèmes, des haïkus ou des textes plus long – sortes de chroniques –, Tabarini n’a de cesse de révéler les morceaux de poésie qui traversent l’ordinaire.
Claude Tabarini, allié de son illustratrice Marfa Indoukaeva sont des flâneurs urbains et, chacun à sa façon, ils prennent note de l’ordinaire, nourris par un sens de l’observation aigu, attentifs aux changements de saisons, aux bruissement des villes, aux éclats du quotidien. Les textes et les gravures se démultiplient dans l’espace de la page pour mieux donner à sentir les miroitements de la vie de tous les jours, celle qu’on oublie parfois de regarder, et que les artistes nous permettent de réenchanter.
(Présentation du livre, Héros-Limite)
Rezension
Dans son recueil Rue des gares et autre lieux rêvés (Héros-limite, 2016) – récompensé entre autres par le prix Michel-Dentan –, Claude Tabarini livrait une cartographie personnelle de Genève. Ici, si la ville constitue toujours un cadre que les références régulières au quartier des Grottes et à ses commerces rendent omniprésent, l’attention se concentre tout d’abord sur une cour intérieure, un jardin des légendes qui « n’en est pas vraiment un, pas plus qu’il n’est [s]ien », et qui semble à géographie variable, entre souvenirs, promenades, rencontres humaines ou animales.
En épigraphe, Claude Tabarini cite un passage de Choses Vues de Victor Hugo, et dès les premières pages, il explicite son projet poétique :
« […] qu’est-ce que l’ordinaire, sinon une accumulation de petits faits en eux-mêmes extraordinaires que la vie inlassablement assimile à son ordinaire comme le corps et l’esprit leurs diverses nourritures sans lesquelles elle ne serait pas la vie […]. Y prêter attention est peut-être une des tâches essentielles de la poésie ».
Cette observation attentive, cette réceptivité aux micro-événements se manifestent au travers de poèmes très courts qui ne manquent pas de faire penser aux haïkus japonais, tant par leur concision que par leur capacité à encapsuler un instant, à offrir un instantané de simplicité en saisissant ces fragments d’ordinaire dans leur immédiateté. Le poète genevois s’est donné pour mission de les recueillir, afin de garder trace de ce qui lui apparaît comme un miracle, car « le miracle est en tout et partout. Il nous revient de le débusquer. Le monde regorge de miracles en quelques sorte consubstantiels à son existence, dont il dépend ».
Claude Tabarini déniche ces miracles en bas de chez lui, dans sa maison, et dans la ville, alors qu’il marche en observant le bitume, les pavés, ou encore en levant les yeux. Ses déambulations se pratiquent au fil des saisons, et l’automne est l’occasion d’un étonnement toujours renouvelé face aux feuilles mortes, tandis que l’hiver lui permet de rendre hommage aux sapins de Noël abandonnés : « Des logis les rois éphémères, / dignes tout au long des trottoirs / mendient les regards ».
Dans un contexte résolument urbain, avec une sensibilité portée aux petites traces de la nature, la poésie de Claude Tabarini s’amuse sans cesse des rapprochements entre ces deux éléments en apparence inconciliables et apaise cette tension en la célébrant : « Haut perchée / près du néon / dans le désastre de la cour, / la rose » ou encore « sur un pétale de magnolia / la trace d’une semelle ». Son parcours croise plantes et fleurs, ainsi que des moineaux, corneilles et autres oiseaux, et le poète fait part de ses rencontres avec humour : « croisé un pigeon / sur la place/ Nous ne nous sommes pas dit bonjour ». En automne, levant le regard, il remarque encore : « Dans le ciel / les étourneaux dessinent notre portrait ».
Lorsqu’il baisse les yeux, il met à l’honneur les déchets urbains et autres traces de la vie humaine. Entre abandons négligents (« à l’arrêt du bus/ sur la dalle/ trois mégots formant une ronde »), et fluides poétisés (« on a vomi sur la passerelle / dans l’enchevêtrement / des pas / qu’imprime la rosée »), c’est aussi dans les imprévus peu ragoûtants et les détritus que se niche cet ordinaire-extraordinaire miraculeux.
La vue est loin d’être le seul des sens par lequel se capturent les petits détails, comme le démontre ce poème repris en quatrième de couverture : « Tout le bruit du monde / et le pas d’un cheval ». La dimension sonore des paysages urbains et des « miracles » du quotidien qu’immortalise Claude Tabarini occupe une place de choix. L’existence des bruits, sans être reproduite sous forme d’onomatopées ou de discrètes allitérations mimétiques, est remarquée et mentionnée : celui d’une chute de livres, un carillon, ou encore celui d’« une minuscule boulette / de haschisch / tombant sur une peau de tambour ».
Entre la nature et la ville, ou entre le sol et le ciel, la poésie de Claude Tabarini passe aussi de l’extérieur à l’intérieur et vice et versa, que ce soit par le biais d’une fenêtre (« C’est en hiver, peu après la tombée de la nuit, au temps des premières neiges, qu’il faut voir le libraire dans le triangle jaune de sa fenêtre, entouré de silence, tisser sa toile de rêves ») ou en franchissant la porte de sa maison et en évoquant le « chant du poêle », quintessence du chez-soi.
D’autres passages, plus longs et en prose, se rapprochent du récit ou de la chronique. Ils diffèrent aussi en ce qu’ils relatent des souvenirs de jeunesse – par exemple l’apparition de quelques légendes de la littérature avec une approche ratée, par le poète alors plus jeune, d’un Jacques Chessex fulminant, ou la tentative de sabotage, à l’adolescence, d’une conférence donnée par Philippe Soupault au Centre Culturel Migros : « comment ce dissident du présurréalisme pouvait-il souscrire à de telles compromissions ? C’est ainsi que nous voyions la chose, nous si purs, si rebelles, et n’ayant rien vécu ». Les anecdotes, les réminiscences du passé se racontent, tandis que le présent se note.
La fin du recueil se compose d’une partie intitulée « Séjours » (à la vallée de Joux, en Haute Provence et à Tabarino), dans laquelle la finesse d’observation de Claude Tabarini se dévoile tout autant que dans le cadre familier de sa Genève. Véritable atlas de « choses vues », qui révèle la magie de l’ordinaire, avec un regard vif et sensible, porté sur les êtres humains, la faune, la flore et le paysage urbain, le recueil, émaillé par les illustrations de Marfa Indoukaeva, témoigne d’une attitude poétique face au monde et constitue une invitation à, justement, mieux voir les choses.