L'Anatomie d'une décision Roman
Dans la ville hongroise de Zalaegerszeg, en octobre 1956, Imre voit son petit monde frémir. Tandis que les étudiants s’insurgent contre le gouvernement communiste à Budapest, déboulonnent les statues et se prennent à rêver un pays dans lequel tous seraient enfin égaux et libres, les affres de la Seconde Guerre mondiale ressurgissent dans la tête de ce Juif, qui a déjà tant perdu. Durant sept jours, l’incertitude s’installe face à un dilemme cruel et universel : rester ou fuir ? Ce roman percutant vibre en suivant les doutes d’Imre et des membres de sa famille.
(Présentation du livre, Encre fraîche)
Rezension
Fondé sur des sources historiques et des récits familiaux, construit avec rigueur et habileté, le récit se déroule en Hongrie en 1956 durant les premiers jours de l’insurrection contre le régime communiste qui avait été imposé en 1948 par l’URSS. La narration, scandée par le découpage des chapitres, s’étend sur sept jours, du « 24 octobre 1956, mercredi, vers 8 heures » au « 30 octobre 1956, mardi, à l’aube ». Cependant, le passé est également évoqué, notamment la diaspora juive, la Révolution d’Octobre en 1917, la terreur stalinienne, la Seconde guerre mondiale et les camps de concentration.
On peut penser qu’Anna Szücs, dont c’est le premier roman, a quelques points communs avec l’un des ses personnages, Imre Spiegel, qui considère « la précision comme une composante clé dans les affaires et le travail ». Cet homme est responsable des Magasins du peuple, il habite avec sa femme et son fils dans la petite ville de Zalaagerszeg. Il est confronté à des questions difficiles qui impliquent toute sa famille. Faut-il fuir le pays ? Comment prendre la bonne décision, alors que la situation est incertaine et qu’il n’y aucun moyen de savoir comment les événements vont tourner ? Au-delà d’une minutieuse analyse du rôle que jouent la raison et les sentiments lorsqu’on est confronté à un choix, le roman interroge sur la violence et la cruauté dont les êtres humains, dès l’enfance, sont capables.
Un jeune garçon, nommé Feri Herczog, est furieux et triste d’avoir perdu au jeu sa plus belle bille. Quand il raconte à son père que c’est Andris Spiegel qui l’a gagnée, de vieilles rancunes surgissent. La famille Spiegel avait un florissant commerce de grains, tandis que la famille Herczog trimait péniblement dans les champs. Le père Herczog explique à son fils que les Spiegel sont juifs, qu’ils sont inférieurs, détestables, sournois, malhonnêtes. Feri rapporte ces propos à l’école : « Tous les juifs sont des salauds », assène-t-il à Andris, et bien que personne ne sache vraiment ce qu’est un juif, tous comprennent que « Feri était en train de l’insulter ». Personne ne remet en question le fait qu’appartenir à un peuple détermine un caractère et un comportement. Lorsque Andris confie à ses parents ce qui lui est arrivé, Imre ne remet pas davantage en cause cette idée, mais la présente sous un angle positif : le peuple juif, dispersé partout dans le monde, a acquis les mœurs et la langue du pays d’arrivée, toutefois sans perdre les aspects positifs de ses coutumes, soit l’idée qu’il est nécessaire d’éduquer les enfants et de ne jamais cesser d’apprendre, ce qui, selon lui, a permis que les juifs obtiennent sans mentir ni tricher des bonnes positions sociales et suscitent ainsi la jalousie de leurs concitoyens.
Lorsque la situation politique est instable, comment savoir ce qui se passe vraiment, quel sens tirer des informations partielles et contradictoires que les médias transmettent et des récits que les gens racontent ? Dès le début des émeutes, Imre est inquiet. Il n’est pas inscrit au Parti mais il occupe une fonction importante dans la société. Il a déjà vécu l’expérience d’un changement de régime et il sait quels excès brutaux cela peut entraîner. Il redoute une « nouvelle forme de terreur », avec des condamnations et des disparitions, comme ce qu’il a connu en 1939-1945 puis en 1948. La violence qu’il observe au début dans la ville de Zalaagerszeg est symbolique : les portraits de Staline sont jetés aux ordures, les statues déboulonnées et brisées. Mais cela l’effraie, car il sent que les mouvements de la foule sont incontrôlables. Lorsqu’il voit tomber la statue de Jenõ Hamburger, un médecin juif et communiste, « un homme honnête, […], compétent et dévoué », il pense : « Comment des gens qui sont nés et qui ont grandi ici peuvent-ils ignorer des pans entiers de la vérité ? »
La question de l’ignorance et des non-dits est centrale dans ce récit qui met en évidence le fait que les ressentiments et la haine ont leurs racines dans le passé. La connaissance des faits historiques permettrait-elle d’éviter de répéter des drames ? La mise en parallèle de la cruauté des enfants avec la brutalité de la foule armée des contre-révolutionnaires, qui sera jugulée dans le sang par l’armée soviétique, incite à penser que la violence fait malheureusement partie de nos pulsions.
Anna Szücs est romancière et aussi psychiatre. Elle analyse les pensées et les sentiments de ses personnages avec une très grande clarté, tout en préservant une part d’inconnu. Elle expose les interrogations qui les agitent sans chercher à les expliquer, en se focalisant principalement sur Imre :
Les gens ne changeront-ils donc jamais ? Il se moqua de sa propre naïveté : comment pouvait-il croire sérieusement que l’antisémitisme avait été éradiqué en même temps que les camps de concentration ? Il aurait préféré qu’Andris découvre ses origines dans d’autres circonstances. Ou avait-il jusqu’à présent espéré que celles-ci soient enterrées pour toujours, avec tous leurs êtres chers ? Il ne le savait pas lui-même.
Lorsque la narration se focalise sur la femme d’Imre, elle montre ses incertitudes quant à la nécessité de fuir la Hongrie :
Irma était soucieuse. Elle percevait la logique derrière les plans de son mari, et pourtant elle avait un mauvais pressentiment, peut-être simplement parce qu’elle appréhendait ce qui les attendait.
L’attitude de leur enfant, qui souffre des affronts qu’il subit à l’école, est décrite avec justesse ; même s’il comprend pas ce qui préoccupe ses parents, il sent que ce n’est pas le moment de leur demander conseil sur la manière d’échanger la bille de Feri :
Il se dit que son père saurait déterminer une bonne affaire ; l’ambiance lourde du repas l’empêcha toutefois de poser la question. Ses parents avaient l’air tracassé par des soucis de grandes personnes.
L’Histoire montre que malheureusement ni la loyauté, ni le dévouement, ni l’innocence, n’empêchent d’être victime de persécutions et d’être tué. L’épilogue nous fait comprendre que lorsque la situation politique est instable, réfléchir de manière rationnelle et lucide est très difficile, voire impossible, car trop de paramètres sont imprévisibles. Pour savoir si la famille Spiegel prendra finalement la bonne décision, il faut lire le roman.