Mathilde-sous-Gare Roman
Mathilde a dix-sept ans, et puis trente et presque cinquante. Elle aime les histoires, les gens et les portraits de gares. Elle aime les cols hauts, les chaussettes de fil et les collines du Sud. Et puis, elle aime Jean. Un jour, Jean a trébuché, assommé par la peur. Il s’est oublié. Mathilde est partie, sans se retourner. Incapable de pardonner, incapable de cesser d’aimer. L’amitié, la maternité assècheront sa peine, sans pourtant éteindre ses solitudes ou ses silences.
En forme de road movie ferroviaire, huis-clos intime entrecoupé de rêveries de passage et parsemé de personnages bizarres, lumineux ou parfaitement soûls, le roman se déroule au rythme d’une déchirure, entre les frissons du manque et l’embrasement des désirs. La culpabilité aussi, qui s’insinue sous les douceurs, la reconstruction, du corps et de la volonté, et le désespoir, finalement, des adieux.
(Présentation du roman, Bernard Campiche Editeur)
Rezension
« L’âme qui parle à l’âme », cette phrase que Mathilde a lue elle ne sait plus où décrit parfaitement la croyance qui illumine la trame le roman de Chiara Meichtry-Gonet : les mots permettent de tisser d’âme à âme des liens entre des êtres que tout sépare ; Mathilde, durant une partie de son existence, transcrit des histoires confiées par des inconnus et publie des articles qui sont lus et discutés avec intérêt. Les mots relient aussi les vivants et les morts ; Mathilde se suicide, mais grâce aux écrits qu’elle laisse, son amoureux et son fils ont le sentiment de ne pas l’avoir totalement perdue.
Troisième ouvrage de Chiara Meichtry-Gonet, Mathilde-sous-Gare frappe par l’affirmation réitérée que le langage aide à surmonter les épreuves. Quand Mathilde sent que Jean, son amoureux, s’éloigne d’elle, et qu’elle éprouve un sentiment de vide, sa première pensée est que « les mots suffiraient à calmer les angoisses ». Elle qui a beaucoup voyagé trouve du réconfort en lisant des noms de destinations sur des trains, jusqu’au jour où son amie Anna lui parle au téléphone pour lui annoncer son mariage, ce qui décide Mathilde à aller s’installer près d’elle, en Sicile. Quand Mathilde devient mère, la relation à son enfant est liée au langage, verbal et non verbal :
Elle l’entoura de mots d’amour, lui fit un nid de papier. Il marcha très vite, puis parla et Mathilde put lui apprendre toutes ses langues. Chaque soir et chaque matin, Mathilde et son fils dessinaient dans l’air, leurs mains formaient des mots que le petit ne savait pas encore.
Quand son enfant est plus grand, elle l’incite à écrire des lettres à son père, qu’il ne connaît pas, des lettres qu’il n’est pas nécessaire de poster, car ces messages trouveront forcément leur destinataire en temps voulu. Comme l’enfant est plurilingue, il peut jouer durant l’été l’interprète pour les vacanciers et assister « aux amours naissantes, puis finissantes », vivant ainsi « toute une gamme de sentiments sans jamais en être l’acteur ». Mathilde, cependant, est consciente de ses insuffisances, et elle accepte sereinement qu’une femme du village accueille son fils après l’école et qu’elle lui apprenne « une nouvelle langue, celle des gestes et de la tendresse », qu’elle-même avait été incapable de lui apprendre.
Paradoxalement, pour Mathilde, parler n’apparaît pas comme un recours à son mal-être, car « elle ne disait rien, de toute façon. Elle avait choisi, comme il y a longtemps, de se taire ». Par contre, elle lit, elle sait par cœur quantité de vers, elle écoute ce que les autres ont à raconter, et surtout elle écrit, d’abord les histoires d’autrui, puis la sienne, pleine de désespoir. Les mots écrits apparaissent dotés d’un pouvoir absolu, et c’est ce qui frappe dans ce roman dont l’intrigue peut paraître mélodramatique et la construction quelque peu brinquebalante. On perçoit une sorte d’obsession pour cette idée que les mots sont plus forts que la mort, qu’ils peuvent la transcender. Le rythme rapide des phrases donne l’impression d’une urgence dans l’écriture, tandis que des notations brèves, des constructions syntaxiques dépourvues de sujet et de verbe, trahissent une profonde émotion.
Le roman est principalement rédigé à la troisième personne, et la voix narrative porte une attention particulière à ce que vit et éprouve Mathilde, mais elle décrit aussi les sentiments de Jean, ainsi que ceux de son fils. Le chapitre « Œils de gares » est constitué des textes que Mathilde rédige dans les trains : des descriptions de gens et de lieux discrètement subjectifs, dans laquelle on retrouve, une fois de plus, cette idée qu’écrire est salvateur : « Mon corps, même, qui se perd dans le roulis [du train], n’existe plus que par les mots qu’il produit. »
C’est aussi ce qui aura lieu après la mort de Mathilde : elle existera par ce qu’elle a écrit, dans une forme de présence absente. Son fils lit et relit un carnet qu’elle lui a laissé, y trouvant une consolation mêlée de tristesse :
Il respirait avec ses mots : ils devinrent son propre langage. Sa mère s’était tue, il lui survivrait. Et le silence dans lequel il se lova ne fut qu’un masque. Pas une seule question ne lui trouait l’esprit. Pas un seul reproche. Il avait tout ce dont il avait besoin : elle lui avait laissé sa propre vie en souvenir et il fut l’héritier de sa souffrance, le dépositaire du vide et de l’absence, de l’espoir aussi.
À Jean aussi, qui n’avait pas voulu la rejoindre en Italie, et qui a sombré dans l’alcoolisme et la dépression, elle a laissé des lettres où elle lui répète à quel point il lui manque. Elle ne les lui a jamais envoyées. Une vingtaine d’années après leur séparation, Jean entend dans ces textes la voix de Mathilde et il discerne sa présence, dans une hallucination passagère, avant de réaliser qu’elle a vraiment disparu. Il choisit de la rejoindre dans la mort.
Peut-on croire à cet amour qui paraît ne pouvoir se réaliser que dans un au-delà chimérique ? Peu importe finalement que l’intrigue soit plausible ou non, car le roman possède une qualité d’écriture qui fait que l’on accepte son irréalisme, son sentimentalisme et ses poncifs. Chiara Meichtry-Gonet parvient à créer des êtres d’encre et de papier dont les fragilités et les passions nous touchent.