Mémoire d'une forêt

Publié après plusieurs années de travail, le récit parle de la rencontre entre entre Elias, jeune squatteur au carrefour de sa vie, et Karhu, personnage mystérieux qui habite dans une cabane au milieu des bois.
Sur toile de voyage et d’amitié, le texte poursuit une utopie forestière, s’infiltre dans la sève des sapins et fouille la terre à la recherche des vestiges du réenchantement dans un monde désabusé.

(Présentation du livre, culturoscope)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 13.01.2021

Le deuxième livre d’Antoine Rubin, Wanderlust (Torticolis et Frères, 2016) racontait une enfance et une adolescence dans le Jura où le narrateur avait pu, entre autres, « s’enfoncer dans la forêt qui était un havre d’imagination et de cabanes en bois » et expérimenter la vie de lycéen pendulaire avec pour nouvel horizon « la ville du bout du lac », avant de « mettre les bouts. Plier bagage. Déguerpir. Claquer la porte avant de claquer soi-même. Arracher son cul-terreux au siège élimé du quotidien. Tirer sa révérence. Fuir, oui fuir, car il y a de la poésie dans la fuite ». Il avait alors parcouru l’Europe et tiré un récit à la fois lyrique et prosaïque de ces voyages vécus « dans la furie de la jeunesse, dans la frénésie et la violence des décisions spontanées » . Il y décrivait également la vie en squat, le « refus des chemins balisés », puis un nouvel état d’esprit : « calmé pour un temps, prêt à reprendre le chemin trivial du travail ou des études ».

Le roman Mémoire d’une forêt (Torticolis et Frères, 2020) témoigne de la persistance de la fascination d’Antoine Rubin pour les modes de vie marginaux qui s’inscrivent dans la difficulté, l’impossibilité ou le refus de travailler pour gagner sa vie et se heurtent au système contraignant et souvent inadéquat des aides sociales. Durant son master en anthropologie, Antoine Rubin s’est intéressé à trois hommes qui vivent dans les bois ; sa recherche a fait l’objet d’une publication intitulée Et il y a ceux des forêts (« Ethnoscope », Neuchâtel, Institut d'ethnologie, 2018). Son roman s’attache à un seul ermite, qui se nomme Karhu, tandis qu’Elias, le personnage sur lequel le récit se focalise, vit dans un squat, comme l’a fait l’auteur durant plusieurs années.

Elias a terminé des études universitaires, et n’entrevoit guère que le chômage comme perspective. Les autres habitant·e·s du squat ne semblent pas avoir de métier, mais effectuent des petits boulots ; par ailleurs, iels sont occupé·e·s par les obligations liées à l’entretien de la maison ainsi qu’aux activités et concerts qui s’y déroulent ; iels sont décrit·e·s comme des transfuges de classe, dans le sens où la plupart sont issu·e·s des classes moyennes ; dans leur communauté règnent la tolérance et la bienveillance qui font défaut dans leur milieu d’origine. Dans cette période où son avenir est incertain, quand Elias entend parler d’« un type qui vivrait dans la forêt au-dessus de Bienne », il est fasciné par la pensée que quelqu’un, tout près, réussisse à vivre dans la nature. Représentant un refus des normes et des contraintes sociales plus radical que le squat, la forêt lui semble être le « dernier refuge face au désenchantement ».

Un soir, après une fête, Elias remarque dans la maison la présence d’un homme d’un certain âge, vêtu de laine et de cuir. L’homme est méfiant, taciturne, mais Elias finit par l’identifier comme l’homme qui vit dans les bois. Dans la nuit, ils partent ensemble à la chasse, c’est-à-dire récupérer clandestinement les invendus d’une chaîne alimentaire. Mais ensuite Karhu – son nom signifie Ours – disparaît et Elias a beau arpenter les abords de la ville, il ne retrouve pas trace de son existence. Jusqu’au jour où Karhu revient frapper à la porte du squat. Commence alors un lent apprivoisement de cet homme farouche qui livrera par bribes son histoire et, après quelques temps, se sentira assez confiant pour inviter Elias et son ami à découvrir sa cabane.

L’un des intérêts que présente ce roman, au-delà de la curiosité qu’on peut éprouver pour le choix de vivre dans un squat ou une cabane, c’est l’entrecroisement des trajectoires de plusieurs personnages principaux et secondaires. À travers ces parcours de vie, on mesure à quel point les circonstances peuvent mener à des choix radicaux, et quelles ressources personnelles, quels appuis extérieurs, quelle part de chance aussi, sont nécessaires pour réussir à s’insérer de manière satisfaisante dans la société, sans perdre ses idéaux.

Elias, quand il va le trouver à une heure de marche dans les hauts de la ville de Bienne, a le sentiment que Karhu lui élargit son horizon de pensée, « ouvre une nouvelle dimension à l’espace ». Le jeune homme étouffe entre petits jobs et recherches infructueuses d’un emploi en rapport avec son diplôme universitaire. Un projet de voyage en Norvège prend forme, auquel Karhu, mis au courant, rêve de participer. Un accident l’en empêchera. Elias s’embarque alors avec quatre ami·e·s « vers de nouveaux cieux », heureux d’explorer une région inconnue et de bivouaquer dans la nature, jusqu’au jour où les relations prennent un mauvais tour.

Elias décide de rentrer seul en Suisse. C’est « la déroute. La route qui a été défaite. » À son retour, il ne peut que constater la disparition de Karhu. De son côté, il se retrouve confronté à la difficulté de gagner sa vie ou de se faire aider par les instances officielles :

Ces semaines-là, il comprend vraiment pourquoi Karhu a déserté de manière si radicale, pourquoi il s’est senti devenir fou, encerclé, surveillé, à force de ne plus rentrer dans les cases sociales. À batailler avec des administrations.

Elias réalise qu’il faut du courage, ou peut-être un très grand désespoir, pour franchir le pas d’aller vivre dans les bois, car si la cabane peut apparaître comme un refuge, elle peut aussi se révéler « un abîme au milieu des vastes étendues de l’errance ».

Dans Mémoire d’une forêt, le récit est chronologique, découpé au fil des saisons. Il commence en hiver pour se terminer à l’hiver suivant, reflétant les cycles de la vie et de la mort. Alors qu’on apprend comment Karhu a mené puis terminé dramatiquement son existence, il apparaît clairement que pour Elias se succéderont de nombreuses nouvelles saisons et qu’on peut espérer pour lui des bifurcations et des éclaircies.

Ce roman, bien écrit et intelligemment construit, incite à réfléchir à ce qu’implique de pouvoir ou non s’adapter aux codes et usages dominants de la société. Nombre d’éléments biographiques paraissent avoir été transportés dans la fiction, et il se dégage un émouvant accent de véracité dans les aspirations et les questionnements qui y sont représentés.