Vladivostok Circus

A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère.
Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

(Présentation du livre, Éditions Zoé)

Rezension

von Lucie Tardin
Publiziert am 24.08.2020

Aux confins de l’Europe, la ville portuaire de Vladivostok, située dans une enclave russe entre la Chine et la Corée, est le terminus du Transsibérien. Chapiteau de verre sur un socle de pierre, son cirque affiche un air tout soviétique. Derrière le bâtiment, dans une petite cour d’où se laisse deviner l’océan, il n’y a qu’une seule caravane, immobilisée, dont les essieux rongent le sol – métaphore d’un cirque dénaturé qui étrangement n’est plus nomade. Sur la piste, et dans l’écrin de velours rouge d’usage, la même rengaine s’enchaîne jour après jour, au fil des représentations: équilibristes, trapézistes, contorsionnistes, acrobates, clowns et musiciens paradent tous les soirs, mais il n’y a plus d’animaux, sauf un chat pelé «dont la couleur étrange est celle de sa peau». Les lumières criardes des projecteurs se diluent dans la pâleur du ciel humide.

Les bateaux militaires vont et viennent sous le grand pont. Je plisse les yeux. C’est la fin du jour. Lumière rasante. Toujours plus blanche avec l’avancée de l’automne. En Europe, elle devient jaune, ici transparente. On dirait que la matière perd en densité, la pierre, le verre, le limon, l’arbre se craquellent, un froid sec.

Nathalie vient de terminer des études dans une haute école de couture en Belgique. Grâce à un ancien professeur, elle est engagée comme costumière pour le nouveau numéro d’un célèbre trio de barre russe. L’acrobate Anna et ses porteurs Anton et Nino, ainsi que le régisseur et metteur en scène Léon, accueillent la jeune femme dans un cirque désert, entre deux saisons. En vue du prochain concours international d’Oulan-Oude, la troupe a quelques mois pour consolider ses liens et mettre en place un nouveau spectacle.

La barre russe est une discipline au dispositif simple: un acrobate, en équilibre sur une perche souple de trois mètres de long, est projeté dans les airs grâce à deux porteurs qui lui donnent l’impulsion nécessaire pour exécuter des figures aériennes aussi impressionnantes que dangereuses. La performance nécessite que l’acrobate s’en remette complètement aux porteurs et abandonne son corps à l’inertie la plus totale. Faire abstraction des éventuels conflits interpersonnels et accorder à ses partenaires une confiance absolue, autant d’exigences ardues pour des personnes aux caractères et aux trajectoires divergentes.

Moi je pense que le public vient surtout pour voir si ça fonctionne. Jusqu’où on tient. On peut dire qu’on veut du rêve mais en vrai, c’est la faille qu’on espère. En voir chez les autres, ça rassure.

Comme dans ses deux premiers romans, Elisa Shua Dusapin s’intéresse précisément aux relations complexes qui se tissent entre les personnages et à l’incommunicabilité qui entrave leur compréhension mutuelle. L’autrice a l’intelligence de ne jamais dire un mot de trop et nous laisse le soin de déchiffrer les paroles et les gestes des personnages pour en tirer nos propres conclusions. Les journées s’égrènent, lentes et répétées, dans un quotidien comme suspendu, laissant aux personnages le temps de s’apprivoiser. Et à nous de faire leur connaissance, grâce au dévoilement progressif, et donc tout naturel, de leurs histoires de vie qui apparaissent une à une en filigrane.

Nathalie, réservée et solitaire, a d’abord beaucoup de peine à trouver sa place dans le groupe. Elle se heurte tout particulièrement à la fascinante et imposante Anna, qui lui manifeste d’emblée une certaine hostilité. Mais la connaissance de l’autre, de son parcours et de ses faiblesses, ainsi que l’intimité quotidienne finiront par venir à bout de la rivalité entre les deux femmes.

Je les revois sur la piste, les amis avec qui j’ai collaboré. Je vois encore leur visage. Leur sourire étrange car au cirque, on s’y accroche quoi qu’il advienne.

La narration est entrecoupée d’extraits d’une lettre que Nathalie a écrite à son père plusieurs années après l’expérience de Vladivostok. Ces inserts ponctuels accentuent le sens de certains moments clés du récit et offrent au lecteur la possibilité de mettre en perspective les événements de l’intrigue pour mieux cerner l’évolution de son héroïne. Car s’il s’agit surtout du récit d’une aventure humaine, c’est aussi un roman initiatique. Ses études tout juste terminées, Nathalie débarque à Vladivostok avec une valise pleine de complexes et d’idées reçues. Cependant son mépris initial pour le cirque, considéré comme inférieur aux autres arts de la scène, ne dure pas. Nathalie comprend vite que le corps a une intelligence qui lui est propre, et que la force requise par l’acrobate est autant mentale que physique. Cette première expérience, à la fois professionnelle et humaine, offre à la jeune femme une nouvelle manière d’envisager le monde. Elle apprendra à s’ouvrir aux autres, à faire confiance et à lâcher prise, tant dans la pratique de son art que dans la vie.

La neige ensevelit les rails. On ne distingue plus l’horizon. Le silence se creuse, à peine rompu par le bourdon du train. Des taches noires ponctuent une nouvelle fois mes paupières. Je crois voir des marmottes avant de me rappeler qu’elles hibernent, ce n’est que mon sang sous mes yeux éblouis.

Chagall disait: «Mon cirque se joue dans le ciel, dans les nuages parmi les chaises, il se joue dans la fenêtre où se reflète la lumière.» Ces quelques mots illustrent bien l’approche d’Elisa Shua Dusapin, dont l’art se révèle superbement dans les descriptions des lieux, des ambiances et de la nourriture. La précision et la justesse avec laquelle notamment la technique de la barre russe est évoquée, montrent l’important travail de documentation qu’a fait l’autrice, mais ce savoir n’est jamais délivré de manière pesante. Ses images originales et sensorielles nous donnent à voir et à sentir l’univers circassien jusque dans ses moindres détails. La moisissure qui fleurit sur les joints dans les douches des vestiaires. L’odeur «aigrelette», «visqueuse» et persistante que les animaux ont laissée derrière eux malgré leur lointain départ. Et les sucreries Sugarsea, agglutinées dans des bonbonnières assaillies par les spectateurs à l’entracte, qui sont un peu rances. Comme les silences, ces caramels au sel de mer fondent sur la langue pour adoucir une réalité quelquefois amère.

Les artistes se placent en rangs, tête haute. […] La parade s’avance. […] Les mains frétillent. Marche et salut des artistes. Un groupe. Genoux très hauts, parfaitement synchronisés. Ils se scindent au deuxième tour de piste, reforment un bloc face au public, reviennent à reculons dans les coulisses comme dans un film de guerre qu’on rembobine.

Avec une maîtrise parfaite de la temporalité, de l’agencement et du style de son texte, Dusapin réussit aussi à donner une voix très naturelle à ses personnages, et tout particulièrement à sa protagoniste que l’on sent vibrante de réalisme. Il y a chez cette autrice comme une froideur ouatée qui lui est propre. Ses phrases brèves, mais qui ont une forte résonnance, s’articulent comme des notes de piano: claires et précises, elles en deviendraient presque cinglantes, si un fin coussin de feutre ne venait amortir les incessants rebonds des marteaux. Après son premier roman Hiver à Sokcho (Zoé, 2016), puis Les Billes du Pachinko (Zoé, 2018) qui lui ont valu la reconnaissance du public et de la critique, Elisa Shua Dusapin confirme donc sa maturité et son talent d’écrivaine avec Vladivostok Circus, un récit saisissant de simplicité et de douceur.