Pipes de terre et pipes de porcelaine.
Souvenirs d'une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940

Ce livre biographique met en lumière les conditions de travail des domestiques dans les années 1930, tout en racontant la vie aristocratique et bourgeoise du point de vue du personnel de maison. La description des «pipes de porcelaine», la classe dominante, et des «pipes de terre», la classe asservie, dresse un panorama de la société de l'époque.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 24.05.1978

Paru en 1978, déjà chez Zoé, Pipes de terre et pipes de porcelaine fait l’objet d’une réédition, augmentée d’une préface de Michelle Perrot qui relève à quel point cette histoire est encore vibrante d’actualité.
Née au début du XXe siècle, Madeleine Lamouille a été femme de chambre en Suisse romande. Enfant, Luc Weibel la côtoie, alors qu’elle ne travaille plus qu’occasionnellement pour ses grands-parents. Des années plus tard, il recueille son témoignage, avec le sentiment que le discours de Madeleine s’adresse à toutes les classes dominantes. Son récit nous rappelle la précarité dans laquelle une partie de la population en Suisse a vécu, il y a une centaine d’années. On découvre que des valeurs apparemment morales, comme l’éducation, le travail et la vie de famille, prennent, selon si l’on est riche ou pauvre, une toute autre dimension et même devenir une forme d’oppression. La pauvreté et l’exploitation des plus démunis existent toujours. C’est donc un texte nécessaire.

La mise en forme du témoignage a été bien réfléchie, afin de trouver un juste équilibre entre langue orale et écrite, ainsi qu’entre l’idée que Madeleine, grande lectrice, se faisait de la littérature et la volonté de Luc Weibel de rendre sensible sa façon de parler ; le travail de rédaction porte non seulement sur la langue, mais aussi sur la structure du récit, c’est-à-dire sur le choix et l’ordre des souvenirs, qui ne sont pas livrés dans leur chronologie mais dans une logique où la vie d’enfant et d’adulte de Madeleine entrent en résonance.

« Cheyres », « Un couvent-usine », « Le manoir », « Une famille bourgeoise », les titres des quatre chapitres qui composent Pipes de terre et pipes de porcelaine correspondent aux lieux où Madeleine Lamouille a grandi puis travaillé, jusqu’en 1937. Structurés en courts et sobres paragraphes, son récit comporte des analepses qui mettent en relation différents moments de son existence, d’une manière qui semble correspondre assez naturellement au fonctionnement de la mémoire, avec cependant des associations qui font sens et mettent en évidence les disparités entre son milieu d’origine et ceux où elle travaille ; le récit s’interrompt au moment où elle se marie et « entame une nouvelle phase de son existence », qu’elle ne souhaite pas rendre publique.

« Toutes les circonstances de la vie renforçaient les différences entre les riches et les pauvres », constate-t-elle en se souvenant de son enfance durant laquelle elle a souffert de la faim et dû, avec ses frères et sœurs, participer à la subsistance de la famille. À quinze ans, alors qu’elle était bonne élève, elle a été placée avec sa sœur aînée en France, à Troyes, dans une filature de soie tenue par des sœurs sécularisées. Après quelques mois pénibles à l’usine, les deux jeunes filles réussissent à se faire embaucher comme aide-cuisinières. Quand Madeleine décrit les conditions de vie dans ce pensionnat, elle les compare avec ce qu’elle a connu à Cheyres où enfants et parents ont souffert de la faim et dormaient dans la même pièce d’une minuscule maison au confort plus que rudimentaire. C’est sur ce même ton mesuré, factuel, qu’elle raconte avoir quitter Troyes, où elle se plaisait malgré tout, parce que sa sœur est tombée gravement malade, puis décédée.

« Nous avons déjà une bonne qui s’appelle Madeleine. On vous appellera Marie », lui dit Monsieur B. le jour où il l’engage comme femme de chambre dans le vaste manoir qu’il possède dans le Nord vaudois. Les B. se ne soucient guère du respect de l’identité de leur domestique. Cependant, contre l’avis du médecin qui leur conseille de la renvoyer lorsqu’elle souffre d’un début de tuberculose, ils la feront soigner, ce dont elle leur a « toujours été reconnaissante », même si « chez les B., on nous faisait travailler comme des esclaves ».

Elle compare le mode de vie des aristocrates avec sa situation familiale, où malnutrition, alcoolisme et maladies sont irrémédiablement liés, sans que personne ne s’en préoccupe, « en tout cas pas Monsieur le curé », assène-t-elle. Madeleine Lamouille n’est pas croyante ; elle est révoltée par l’hypocrisie des membres du clergé, par la culpabilité que ceux-ci font peser sur les familles, sans leur apporter ni réconfort ni soutien. Elle relate sa dernière entrevue avec le curé de Cheyres :

Quand je suis partie pour Valeyres, chez les B., qui étaient protestants, je suis allée lui dire au revoir. Il m’a dit une seule chose. Mon père était mort, ma sœur était morte, j’avais ma mère malade et trois petits frères à élever. Il m’a dit : « J’espère que tu continueras à bien aller à la messe. » C’est tout ce qu’il a trouvé à me dire.

Le ton de Madeleine Lamouille est contenu, elle ne laisse transparaître ni reproches ni amertume, tout en nous faisant sentir l’immense écart qui sépare les démunis des nantis, par simple juxtaposition des faits :

Les B. étaient riches. Immensément riches.
À Valeyres, le travail était épouvantable. Il fallait se lever à six heures du matin, et il fallait tout faire à genoux. […]
On balayait, puis on enlevait toute la poussière sur les soubassements ; Madame faisait le tour de la maison [qui compte trente pièces, ndlr], pour voir si ses bonnes faisaient bien leur ménage comme il faut. Elle était gentille, elle était pleine de sollicitude ; toujours très polie avec nous. Elle nous parlait toujours très aimablement en nous regardant nous échiner.

Détachement ? Ironie ? Madeleine décrit ce qu’elle a vécu et nous laisse juger.

Quand ses frères commencent un apprentissage d’horticulteur à Genève, elle cherche une autre place, afin de se rapprocher d’eux. Elle est engagée par les W., chez qui les domestiques ne sont pas considérés comme des personnes, mais comme « des machines à travailler » :

[…] les patrons ne nous disaient pas bonjour. […] Madame W., elle, ne m’a pas adressé dix paroles dans sa vie, sinon pour les besoins du service. Je n’ai jamais eu de conversation avec elle, pendant six ans que j’ai été sa femme de chambre.

Madeleine reste dans cette maison uniquement parce qu’elle s’entend bien avec Marie, la cuisinière, qui d’ailleurs viendra par la suite habiter dans la famille Lamouille. Elle réussit à convaincre les W. de faire quelques concessions, notamment lui dire bonjour quand elle entre dans une pièce – ce qu’ils ont accepté mais ils n’ont jamais salué Marie – et de les laisser lire les journaux auxquels ils sont abonnés.

Les heures de congé sont rares, les sorties limitées aux achats nécessaires, les rencontres familiales occasionnelles. Dès lors, la lecture leur permet de s’informer, de réfléchir et de s’évader. Elles lisent les « journaux bourgeois » de leurs maîtres, quelques romans dont Les Misérables, et en cachette les pièces de théâtre d’une revue à laquelle les W. sont abonnés. Marie, secrètement, s’est abonnée aux Cahiers des droits de l’homme. Elle est athée, elle s’intéresse aux événements politiques et aux mouvements de gauche. Plus tard, elle lira, comme Madeleine, la Voix ouvrière. Elles sont intelligentes, elles rusent et protestent un peu, mais leur situation est trop précaire pour qu’elles puissent se révolter.

Madeleine raconte la dureté de sa vie d’enfant et de jeune femme, sans exprimer ni rancœur ni animosité. Sa force de caractère impressionne. Néanmoins, à la fin de son témoignage, elle confie :

On dit que les souvenirs d’enfance ne s’effacent jamais, et je crois que c’est vrai. Pour moi, il aurait été préférable que j’oublie mon passé. […]
Il y a des gens qui se souviennent de leur jeunesse comme si c’était très loin, comme si cela ne les concernait plus vraiment. Cette indifférence ne me viendra jamais. On a trop souffert. Et ce regard condescendant des gens qui nous croyaient inférieurs parce que nous étions pauvres, cela aussi, je ne l’oublie pas.