Un toit

Après le décès de sa compagne, un homme part construire une cabane à la lisière de la forêt, afin de réaliser leur rêve de toujours. Une vie d’ermite, faite de journées laborieuses et de soirées à découvrir le plaisir de la lecture, permettant ainsi à Joseph de retrouver sa Célestine grâce aux livres qu’elle lui a laissés.
Comme dans un conte philosophique, Bernard Utz imagine une histoire où l’amour, au-delà de la souffrance, nous ouvre aux autres et à la beauté du monde.

(Quatrième de couverture, Éditions d'autre part)

Rezension

von Ami Lou Parsons
Publiziert am 17.06.2020

Joseph a perdu sa femme Célestine, qu’il aimait tendrement. Peinant à faire son deuil et à reconstruire sa vie, il préfère dédier celle-ci à la réalisation du rêve que le couple caressait: construire sur un terrain, à la campagne, une maison qui leur appartiendrait. Cela lui permet de changer drastiquement de mode de vie, sans pour autant faire table rase du passé. Car aller au-delà de la perte de la personne qu’on aime, c’est aussi faire le deuil de la relation partagée. Et c’est justement ce que Joseph ne veut pas faire. Il ne veut pas oublier Célestine, et de toute manière, il n’y parvient pas, puisqu’il met en œuvre son projet cinq ans après son décès. Alors, en l’absence de l’aimée, il tente de trouver un moyen de faire perdurer le lien.

Un élément particulièrement frappant dans ce premier roman de Bernard Utz, c’est l’importance de la dimension matérielle des choses. En effet, le livre est composé des notes que Joseph rédige à partir du moment où il entreprend de construire sa cabane, dans un carnet qui a «une belle couverture brune, des feuilles lignées et un élastique très pratique pour le maintenir fermé». C’est une sorte de journal de bord, rempli de réflexions, sur le processus d’écriture, sur l’avancée de ses travaux et sur les événements de cette période.

La journée, il bâtit la maisonnette dans laquelle il compte habiter et ranger les livres de Célestine. Il relate les différentes étapes de la construction, les problèmes auxquels il se retrouve confronté – n’ayant pas de formation dans le domaine – avec douceur et simplicité. Cette vie, plus proche de la nature, est aussi l’occasion d’émerveillements face au potager, dans lequel poussent les légumes nécessaires à sa survie.
Quant aux livres de Célestine, ce sont, bien sûr, des histoires, mais également des objets. Le soir, avant de dormir, Joseph se plonge dans les romans de sa compagne, ceux qu’elle a tenus dans ses mains, et qui recèlent de traces de son existence:

La plupart des bouquins semblaient avoir des pages cornées! Toutes ces phrases importantes à ses yeux que je pourrais découvrir à mon rythme. Pas question de les lire à la suite, ce serait du gaspillage, et je ne les comprendrais pas forcément, hors contexte. Ces phrases sont la promesse de retrouvailles inespérées avec ma femme, je voudrais les savourer. (pp. 24-25)

Dès lors, Joseph, se plonge dans les divers romans constituant la bibliothèque de sa Célestine, en quête du fantôme de sa présence.
À travers la démarche de Joseph, c’est aussi un parcours de lecteur qui se dessine. Piochant au hasard dans la collection, il lit attentivement des œuvres hétéroclites (Les pauvres gens, L’étrange cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde, La Dame aux Camélias, Northanger Abbey …). Dans son carnet, il commente l’aspect des livres, souvent abîmés, et les décisions des personnages ou le déroulement de l’histoire. Et alors qu’il écrivait au début: «je ne suis pas un lecteur (…). Tout seul, je n’ai jamais réussi, et ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé» (p.22), après plusieurs livres il confiera: «je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais pris la peine auparavant de lire des romans, parce qu’aujourd’hui, c’est un des meilleurs moments de la journée. Et pas seulement parce que les bouquins appartenaient à ma femme: les personnages deviennent comme une famille, le temps de la lecture» (p.51). Les textes, d’une façon ou d’une autre, lui permettent de réfléchir à sa situation et à son rapport au monde.

Puisque la lecture de ces livres semble faire revivre, par instants, le souvenir de Célestine avec une intensité particulière, Joseph se procure, sur le conseil du libraire du village, un essai sur le sujet. Premier et seul texte fictif du roman, Les habitants des livres, du farfelu Archibald Stenning, postule qu’«un livre est comme une maison. En y entrant, vous serez peut-être surpris d’y croiser d’autres lecteurs». Et parfois, Joseph, au cœur d’un chapitre de La machine à explorer le temps, aperçoit Célestine d’une façon presque onirique. Se dresse alors le parallèle entre la cabane que Joseph se construit, et le toit que constituent les livres de sa femme.

Si la douceur et la tendresse de Joseph, tant dans l’écriture que Bernard Utz lui prête que dans son rapport au monde aurait pu faire imaginer un texte presque trop naïf, présentant une retraite idyllique, la justesse des sentiments et des observations du personnage permet de contourner ce piège. Les contraintes de la réalité ne cessent également de se rappeler à lui, entre les difficultés de la construction, le manque d’argent, ou l’arrivée de l’hiver. Dans le village à proximité, cet homme qui bricole sa cabane sur un terrain non-constructible apparaît comme un fou ou un excentrique, et son projet lui apporte aussi quelques inimitiés, à travers des échanges avec le conseil communal.

Bien que Joseph semble solitaire de premier abord, le texte dévoile tout de même, petit à petit, une constellation de relations autour de lui, préexistantes ou tissées lors de cette nouvelle vie. Tous ces liens jouent également un rôle structurant. Déjà, évidemment, l’amour qui l’unissait à Célestine, autour duquel s’articule tous les actes du personnage, et qui se révèle aussi au fil de souvenirs que Joseph écrit dans son carnet – avec, en creux, le portrait de cette femme. Il reçoit plus tard la visite de sa sœur, inquiète de sa nouvelle situation. Son arrivée génère l’évocation de souvenirs d’enfance, mais aussi des réflexions sur l’amour fraternel, et surtout une démonstration de l’importance d’autrui. Dans le village, il fait la connaissance du boulanger et des libraires. Si ces relations ne font que s’esquisser dans le roman, elles laissent présager un rebond dans la vie de Joseph.

Entre déclaration d’amour au pouvoir des livres et douce chronique quotidienne, Un toit, rédigé avec une émouvante simplicité, décrit un processus de deuil particulier. La radicale rupture dans son mode de vie que s’impose le narrateur semble contraster avec sa volonté de ne pas oublier sa femme. Pourtant, la cabane éphémère, parenthèse cruciale, va lui permettre de concilier son amour pour sa femme disparue et la nécessité de vivre sa vie.