Représailles
Une route corse la nuit , non lin du désert des Agriattes. Telle une bête en maraude, un SUV prend en chasse une famille suisse. Leurs deux petites filles endormies sur la banquette arrière, Tom et Adèle hésitent: continuer cette course-poursuite insensée, au risque de finir dans le décor, ou s'arrêter et faire face à ceux qui les traquent? Cette décision marquera le point de départ d'une inexorable descente aux enfers au cours de laquelle il faudra affronter bien des monstres . Ou les apprivoiser ...
De cette plongée dans un imaginaire baroque qui joue avec les codes du roman noir émergent des hommes qui s’abîment dans la violence et la vacuité et des femmes fortes, héroïnes et porteuses du sens final.
Représailles est un polar addictif qui s’interroge sur les origines du mal et sur la puissance de la transmission. La trame, les dialogues enlevés et la langue ciselée, agissent sur le lecteur comme de la magie ou de l'hypnose.
Florian Eglin marche dans les pas de Richard Matheson (Duel) et de Donald Ray Pollock (Le Diable tout le temps) tout en traouvant sa propre voix, singulière et inoubliable.
(Quatrième de couverture, éditions La Baconnière)
Rezension
Au beau milieu du désert des Agriates, en pleine nuit, une famille genevoise est prise en chasse par un véhicule menaçant. Un coup d’œil dans le rétroviseur suffit à faire naître le doute, puis l’angoisse. S’ensuit un affrontement frénétique dont l’issue inattendue marque le début d’une descente aux enfers. Le septième roman de Florian Eglin n’est pas moins musclé et sanguinaire que sa précédente trilogie autour du cruel Solal Aronowicz. Oscillant entre thriller policier et roman d’horreur, Représailles regorge d’ogres voraces, de loups aux crocs acérés et d’antres jonchés d’ossements…
S’inspirant de vacances passées dans la région, l’auteur a choisi de situer son roman sous le soleil écrasant de la Corse. La beauté lumineuse du paysage s’oppose à la noirceur des crimes qui s’y déroulent et à la barbarie des malfrats qui s’y cachent. L’endroit, isolé et hors du temps, se prête bien à instaurer un climat terrifiant. Un lieu aride qui fait d’ailleurs explicitement référence à des décors de films d’horreur, comme le désert californien de Duel, inspiré de la nouvelle de Richard Matheson (Steven Spielberg, 1971), ou encore celui du Nouveau-Mexique dans La Coline a des yeux (Wes Craven, 1977). Des références culturelles, littéraires, cinématographiques, télévisuelles et musicales, Florian Eglin n’hésite pas à en faire, beaucoup, peut-être trop. Pour cause: le héros, Tom, écrivain et père de famille, s’est tatoué sur le corps des extraits de ses œuvres favorites.
Sans surprise, la littérature est donc le fil rouge de ce méta-roman. Le protagoniste se dessine comme un double de l’auteur, même si celui-ci se défend d’avoir écrit une autofiction. Il s’agit plutôt d’une auto-mythologie et celle-ci prend rapidement le pas sur la trame du polar, par le biais du personnage écrivain. Quelque chose de sombre dévore Tom, mais son écriture s’en nourrit. Il ne cherche pas à comprendre les raisons cette balafre qui traverse son visage et qui témoigne d’une blessure intérieure plus profonde dont il n’a aucun souvenir. À quoi bon chercher à comprendre? Il en est persuadé, le pouvoir de l’imagination va plus loin que celui de la compréhension. Pour son épouse, Adèle, l’écriture est une boîte de Pandore: «Aligner les mots dans le noir, c’est attenter à la paix des morts». L’écrivain ne peut cependant se résoudre à abandonner son projet de roman. L’écriture est son seul remède, la lecture sa seule nourriture. Dans un rêve, Tom se repait même de son auteur fétiche. Les ogres ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
Le temps entre en démesure. Je parcours le vignoble, je ramasse des croix par brassées. Pour faire un très grand feu. Alors, avec un débris pointu, on dirait un stylet, je dépèce sa dépouille. Cet écrivain mythique, je le mets en pièces. Son corps dépiauté, j’en plante des morceaux sur de longues tiges avant de les cuire à même les flammes. Et puis, dans ce cimetière au milieu des vignes, en plein désert, là-bas, en Arizona, je me repais de Jim Harrison. […]
Je le bouffe. Ça me remplit. Après, j’allume sa clope et je la fume les pieds sur son torse ouvert, ses côtes saillantes tels de longs doigts blancs vers le ciel.
L’auteur sème discrètement des indices au fil de l’histoire, comme des petits cailloux qui aident le lecteur à retrouver son chemin. Or l’enquête de police importe peu, car c’est la plume de Florian Eglin, aussi brillante et aiguisée qu’un couteau de boucher, qui fait la grande force de ce roman. Le rythme haletant, surtout dans la première partie, est maintenu grâce à des phrases courtes qui claquent, des effets lyriques mesurés et une impressionnante maîtrise de la description tant dans les scènes d’amour torrides que dans les bagarres sanguinaires. L’esthétisation de cette violence gore, sans limite et sans tabou, à la limite de l’insoutenable, est pourtant empreinte d’une certaine poésie. Sans ménager la sensibilité de ses lecteurs, ou les défiant peut-être de résister aux pires horreurs, l’auteur n’hésite pas à bousculer, frapper, tordre, déchirer, découper, arracher, écraser, éclater, démembrer, dépecer, et même dévorer ses personnages, démontrant ainsi avec humour que l’écrivain n’est autre qu’un «monstre qui tue les monstres».
“La vérité est que moi aussi je suis un monstre. Je le sens. Je le sais. Ça me hante. La vérité est que j’attends depuis longtemps de pouvoir le révéler. Depuis toujours, je rêve de donner libre cours à la sauvagerie qui m’habite. Grâce à vous, je viens enfin de la trouver. Grâce à vous, je suis achevé.” C’est ce que se dit Tom juste avant qu’une déflagration d’infinie violence ne submerge ses pensées, son esprit, son âme même. Sa propre rage l’avala.
Gros biceps, grosses bagarres et grosses bagnoles, le roman regorge de testostérone. Les héroïnes de son roman ont beau être des figures fortes, elles sont néanmoins hypersexualisées et réduites à des stéréotypes. Adèle, «superbe et sensuelle» mère de famille béate devant sa bête virile de mari; Graziella, matriarche envoûtante; et Catalina, fliquette dure à cuire (il faut bien survivre dans l’environnement misogyne et toxique de la police) qui se découvre finalement vulnérable quand elle s’entiche d’un collègue. Tour à tour déifiées, toutes semblent pourtant illustrer les différentes facettes d’un même fantasme.
Par ailleurs, les personnages masculins sont eux aussi victimes du même genre d’aplatissement par le cliché. Cherchant à remonter aux sources de la violence qui habite la plupart des personnages de son roman, l’auteur propose une dichotomie à première vue un peu simpliste. D’un côté, la férocité animale, et donc presque naturelle, du mâle. De l’autre, l’infinie douceur féminine que seules des pulsions protectrices, voire maternelles, peuvent altérer. En donnant à ses personnages féminins le pouvoir de déterminer le dénouement du récit, l’auteur révèle toutefois la part de violence que l’on porte toutes et tous en nous. Et cette violence archaïque implacable bouleverse même jusqu’à l’idée du bien et du mal. Ici, les victimes sont coupables, et les coupables sont victimes. Chez les uns et les autres, un même dessein: protéger son sang à tout prix. Représailles est aussi un conte d’amour. Et comme tous les contes ont une morale, celle du dernier roman de Florian Eglin pourrait être: tel est pris qui croyait prendre.