Le Mauvais génie (une Vie de Matti Nykänen)

Le Mauvais génie retrace la vie du légendaire sauteur à skis finlandais Matti Nykänen. Décédé en février 2019, Matti Nykänen s’impose comme prodige dans les années 1980, raflant toutes les distinctions dans sa discipline (quadruple champion olympique, Sarajevo 1984, Calgary 1988). Mais la suite de sa vie, jalonnée de mariages, de ruptures et de violences, s’enlise dans une longue chute ponctuée de quelques rebonds: passant de mascotte à idiot national, Nykänen fera du rock’n’roll, du striptease, de la prison, dans une valse sans fin avec les médias et l’alcool.
Empruntant à de nombreuses sources, y compris personnelles, Alain Freudiger approche le personnage par touches sentimentales puis mordantes, passant tour à tour du biographique au fictionnel. Il replace surtout l’athlète dans son contexte historique et géopolitique et revisite cette étonnante discipline sportive qu’est le saut à skis. En résulte le portrait littéraire contrasté d’un champion sportif de la Guerre froide devenu une icône trash et pathétique d’une Finlande tout juste entrée dans l’âge de la communication.

(Présentation du livre, éditions La Baconnière)

Rezension

von Lucie Tardin
Publiziert am 11.05.2020

Matti Nykänen. Quand on n’est pas féru de saut à ski ou de pop finlandaise, ce nom n’évoque pas grand-chose. Après le périple en baignoire de son dernier ouvrage Liquéfaction (Hélice Hélas, 2019), Alain Freudiger en fait le sujet de ce nouveau livre, traçant l’envol d’une étoile finlandaise du saut à ski et champion de la biture, entre exploits sportifs et frasques déjantées, jusqu’au krach final.

Prodige des tremplins, le Finlandais a révolutionné la discipline. Médaillé d’or aux jeux de Sarajevo en 1984 et triple champion olympique à Calgary en 1988, Matti Nykänen est aussi le seul sauteur à ski à avoir battu cinq fois le record du monde de «vol à ski». Enfant déjà, le narrateur rencontre la sonorité exotique de ce nom finnois dans les pages sportives des journaux qu’il dévore avec avidité et se passionne pour la discipline: un tremplin vertigineux qui projette dans les airs quelques têtes brûlées à une vitesse prodigieuse, le moment du saut qui ne dure que quelques instants mais semble ne plus finir, et puis finalement l’atterrissage que l’on espère léger et élégant. Il existe décidément peu de sports aussi spectaculaires.

Le site d’une épreuve de saut à ski, c’est une scène: le public est impressionnant, tout autour de la piste et au fond vers l’arrivée. Certains tremplins ont même une sorte d’amphithéâtre avec gradins en pierre. Vraiment, c’est une arène.

Au début de sa carrière, rien ne saurait le faire atterrir, Matti Nykänen s’entraîne dur, saute davantage que tous les autres «par enthousiasme» et célèbre ses victoires avec plus de fougue encore. Son train de vie de fêtard finit pourtant par entraver ses performances, il accumule blessures et mauvais comportements jusqu’à gâcher sa carrière. Le sauteur à ski, en véritable bête de scène, ne peut cependant se résoudre à retomber dans l’oubli. Chanteur pop, égérie de marques d’alcool, et même strip-teaseur, tous les moyens sont bons pour rester sous les feux des projecteurs. Mais même quand il est entouré, Matti se sent seul et multiplie ainsi mariages, altercations et scandales. Ivre, violent et vulgaire, il passe d’enfant chéri à enfant terrible, toujours à la une des tabloïdes, traqué par les paparazzi à l’affut du moindre dérapage. Celui que l’on surnommait «l’aigle des tremplins» devient une caricature de lui-même, à la fois risible et pathétique, victime des circonstances, mais faussement dupe. Il attise la curiosité, suscite les pires moqueries, inspire autant l’admiration que le dégoût, mais ne cesse jamais de fasciner son public.

Pendant ce temps, à Jyväskylä, le tremplin de Laajavuori, celui de ses premiers exploits, est à l’abandon. Le bois est usé par les intempéries, le métal rouille, il y a des graffitis partout et les escaliers se déglinguent. Le lieu devient un repaire de junkies et de vandales. Sa licence a expiré en 1999. Matti, lui, est devenu bouffi, il a pris du bide et des bajoues, son nez a grossi, il a le teint rougeaud, il s’enlaidit.

En citant le Kalevala, épopée d’Elias Lönnrot inspirée des poésies et mythes populaires finnois, c’est comme si l’auteur cherchait à intégrer le sportif à ces légendes pour en faire le héros fabuleux et grotesque d’un nouveau conte. Drôleries et passages sombres s’alternent donc sans que son idole ne soit trop durement sanctionnée. Après tout, c’est grâce au sauteur au visage d’ange et à l’allure démente que Freudiger a découvert la Finlande, dont le drapeau aux couleurs pâles reflète un pays «moins franc, ou plus délavé, ou plus timide».

Décidément, la glace finlandaise se craquelait de toute part et comme les lacs au dégel, libérait toutes sortes de formes et de sonorités étonnantes.

Biographie et fiction se mêlent dans une architecture alambiquée qui voit se superposer différents plans. L’auteur raconte bien sûr la vie de Matti Nykänen, imaginant par exemple des dialogues entre la vedette des tremplins et son manager, mais il relate aussi, fantasme peut-être, les quelques occasions où il a manqué de rencontrer son idole de jeunesse, dans le hall d’une gare ou après un concert. Il évoque les grands moments de la discipline ainsi que ses héros, sans omettre la description d’une Finlande que l’on connaît mal. Fruit d’un mélange un peu chaotique de faits réels, résultats sportifs, éléments techniques, faits divers, anecdotes personnelles et inventions, ce joyeux fouillis nous emmène dans un univers assez captivant. Cette structure achronologique s’avère presque lassante par un effet d’accumulation, puisqu’il n’y a guère qu’un thème: l’élévation par le saut et la chute par l’alcoolisme.

Certaines anecdotes sont un peu flottantes et moins piquantes, certains dialogues un peu relâchés et on est quelquefois secoué par les formules déroutantes de Freudiger. Mais sa plume désinvolte est finalement adéquate pour conter la trajectoire houleuse d’un sauteur à ski génial, dont le style parfois critiqué remettait en cause les normes alors en vigueur.

“Je me fous de l’allure de mes sauts!” Les juges au début n’aiment pas trop ce style, ils abaissent ses notes. Mais sa position est très efficace en l’air, et Nykänen se révèle un sauteur génial. Peu à peu, les juges cessent de le pénaliser.

Ajuster ses skis et trouver la bonne portance pour éviter de s’écraser à l’atterrissage. À l’inverse de son héros, qui rêvait d’un vol sans fin mais dont la vie est une série de chutes à répétition, Alain Freudiger parvient en bout de piste sans trop de casse, peut-être grâce à l’attachement qu’il éprouve pour son «mauvais génie»:

Finalement: qu’est-ce qu’on fait avec un vieil ami d’enfant qui tourne mal? On le laisse tomber? On lui fait la morale? On lui passe tout? J’écrirai sur lui, à ma manière. Ni biographie, ni roman, plutôt un portrait.