Après le monde
Novembre 2022. Un cyclone d’ampleur inédite ravage la côte ouest des États-Unis. Incapables de rembourser les dégâts, les compagnies d’assurance font faillite; à leur suite, le système financier américain s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial. Plus d’argent disponible, plus de sources d’énergie, des catastrophes climatiques en chaîne, plus de communications… En quelques mois, le monde entier tel que nous le connaissons est englouti.
Antoinette Rychner s’est inspirée des théories de la «collapsologie» pour bâtir ce roman. S’y déroulent en alternance les aventures de quatre personnages qui tentent de survivre dans une société condamnée à réinventer ses propres logiques, parfois au prix de la barbarie; et une «épopée» chantée par deux femmes, le soir à la veillée.
Ce récit des origines raconte l’avant et l’après-catastrophe, soulevant concrètement des interrogations politiques, humaines et sociales: l’humanisme est-il l’apanage des sociétés qui vont bien? Ou est-il possible d’inventer, au cœur même du désastre, de nouvelles façons de vivre ensemble et d’habiter le monde?
Un roman visionnaire et inspirant, alors que les questions environnementales sont devenues incontournables.
(Présentation du roman, éditions Buchet/Chastel)
Rezension
Une catastrophe naturelle a entraîné la chute l’économie mondiale. Après une période d’effondrement social et de terreur absolue, une organisation par petites communautés autogérées se met en place, dans lesquelles la conscience identitaire est aigue, et dont la survie est fondée avant tout sur l’agriculture et l’artisanat. Elles doivent faire face à des épidémies dévastatrices, les acquis technologiques et scientifiques étant pour la plupart perdus.
Bouleversée par les théories des collapsologues, Antoinette Rychner a imaginé, dans Après le monde, un futur relativement proche – de 2022 jusque vers 2050 – où l’entraide serait la valeur fondamentale d’une société privée de l’aisance matérielle et des technologies dont nous jouissons actuellement. Pour cette «fiction spéculative», soit une catégorie de roman qui, plutôt que d’inventer un monde, s’interroge sur les effets de notre mode d’existence (selon les propos de l’autrice dans le journal –Moins !, n° 46, avril-mai 2020), elle se réfère à une forme littéraire antique, l’épopée, définissant une partie des chapitres de son ouvrage comme des chants: chants de témoignage, chants pour redémarrer, chants à gémir et chants pour tenir. L’épopée, par tradition, relate les hauts faits de personnages qu’elle élève au rang de héros, ou elle magnifie l’attitude exemplaire d’une nation; elle a pour but de fixer dans la mémoire collective des combats difficiles et glorieux. Cela peut paraître paradoxal de s’inspirer de l’épopée pour décrire des luttes qui n’ont pas encore eu lieu, mais cela trahit un désir de retour aux sources, une nostalgie pour le temps d’avant la mondialisation.
Le premier chant, rédigé à l’imparfait et intitulé «Chant pour se souvenir», porte un regard ironique sur nos dérisoires efforts actuels pour ralentir la société de consommation: «Il était urgent, déclarions-nous, de remettre sérieusement en cause le système capitaliste, le croyance au développement par la croissance, notre mode de vie à lourde empreinte écologique.» (20) Le «nous» de ce chant désigne celles et ceux qui appartiennent «aux catégories socio-professionnelles dites supérieures» (14), qui s’efforcent d’acheter bio, local et équitable, qui manifestent pour le climat, qui votent à gauche et s’efforcent, contre toute raison, d’avoir bonne conscience: «Penser que dans un monde qui se détruisait, le fait de rester créatives préservait notre intégrité nous soulageait beaucoup.» (21). Ce chant n’inclut donc pas toute l’humanité, mais la tranche qui actuellement, tout en étant en proie aux doutes et à l’angoisse, jouit de conditions de vie extrêmement confortables.
Sur le plan grammatical, tout est accordé au féminin pluriel, avec la précision que le masculin en fait partie. Si ce livre veut donner la vision d’un avenir possible, il propose aussi, en inversant les règles d’inclusion des genres, une réflexion sur le langage et postulant que s’autoriser à en modifier les usages et les codes transformera la réalité: «La langue n’est pas seulement notre expression, nous en sommes les produits.»
«Nous avons fait marche arrière: vers un passé nouveau», affirment Barbara et Christelle dans leur «Chant pour redémarrer». Cela signifie que la communauté dont elles font partie s’efforce de préserver certains acquis sociaux, notamment le droit à l’éducation, les notions de solidarité, d’égalité et de justice, le sens du débat; elle a aussi pour but, aussi ardu que ce soit, le développement des connaissances scientifiques et l’archivage du passé. Face au recul des ressources médicales, il s’agit d’accepter la finitude de l’être humain, et notamment la mortalité infantile. Le ton est extrêmement moral. La voix narrative tourne en dérision notre croyance en «un progrès appelé à se perpétuer ad æternum», elle nous reproche nos «gaspillages effrénés» et nous avertit que cette attitude nous coûtera «extrêmement cher». Même porté par des personnages qui l’assènent en connaissance de cause, puisqu’ils en ont fait eux-mêmes la douloureuse expérience, ce discours connu a-t-il le pouvoir de nous remettre en question davantage que lorsqu’il est tenu par les écologistes et les économistes, par celles et ceux qui militent pour la décroissance?
Barbara et Christelle ont entrepris de rédiger un «genre de récit-témoignage», composés de chants, qu’elles lisent en public. N’ayant plus qu’un accès très limité aux supports papier et digitaux, elles se demandent si elles ne devraient pas plutôt les mémoriser, ou trouver des personnes disposées à en apprendre des parties par cœur, afin qu’ils puissent être partagés et sauvegardés, même si leurs feuillets étaient détruits. Christelle s’interroge aussi sur la fonction cathartique de leur œuvre: «Est-ce que cela ne faisait pas un bien fou de s’entendre raconter leur histoire, […], de se l’entendre raconter au sein d’un tissu de mots tenant le coup, travaillé, pensé?» Est-ce que cela peut «les aider à digérer leur passé et concevoir les épreuves à venir» ? Le public a des réactions encourageantes: «[Faye] avait adoré, disait-elle, la manière dont le récit cherchait à restituer les événements, à la fois global, personnel et documentaire… quelque chose d’assez vaste pour mériter, selon elle, le nom d’“épopée”.» Cette évaluation intra-diégétique des chants donne le sentiment que la voix narrative veut nous expliquer leurs enjeux et nous convaincre de leurs qualités. Par ailleurs, elle attribue ces récits d’anticipation à des personnes qui ont vécu ces bouleversements, leur donnant ainsi le statut de témoignage, plutôt que de les présenter comme une vision du futur.
Chaque chapitre porte un prénom de femme. Ces prénoms apparaissent par ordre alphabétique, de Barbara à Zuuliki ; manquent les initiales a, e, i, o, u, y. Ce choix paraît lié à une fable, racontée par Faye à Jana, qui met en scène les «Voyoutes», une peuplade de femmes nommées «Bée, Cée, Dée, Fée, Gée et ainsi de suite jusqu’à Zée», qui vivent heureuses au pied d’un arbre nourricier; mais l’une d’elle s’approprie l’arbre et se met à exploiter ses compagnes, qui devront désormais travailler pour payer les fruits qu’elles cueillaient jusque là en toute liberté. Est-ce que l’absence de personnages féminins dont le prénom commencerait par une voyelle peut être interprétée comme le refus de se comporter en «voyoutes», de retomber dans le piège du capitalisme?
L’écriture d’Antoinette Rychner, qu’on a connue et appréciée inventive, sensible et personnelle, devient ici réfléchie et engagée. Dans la mesure où la réflexion politique et éthique, ainsi que des craintes face à l’avenir de notre planète, ont servi de base à la construction de l’histoire, son épopée apparaît également comme un roman à thèse. Ce genre se veut réaliste, ou du moins vraisemblable, il poursuit un but didactique, par le biais d’une narration, qui souvent pèse par un excès de sérieux dans la démonstration. Dans Après le monde, la représentation de la disparition du réseau internet et des objets technologiques donne le sentiment d’une plongée dans le passé – certes revisité sur un mode humaniste – plutôt que d’une projection dans l’avenir, en particulier dans cette période de pandémie, où l’on recourt énormément à la communication instantanée à distance. La description excessivement poignante de nombreux drames intimes et collectifs accable par moments. L’abondance de personnages et leur manque d’intériorité empêchent qu’on s’identifie à eux: ils apparaissent comme des figures davantage que des personnes.
Malgré tout, la force de ce roman bien documenté réside dans la croyance en des valeurs humaines, qui rendront possible une société solidaire où les récits, qu’ils soient écrits ou oraux, joueront un rôle essentiel. Après le monde met en scène, par la littérature, une catastrophe mondiale, et présente, avec optimisme, la littérature comme l’un des moyens qui nous permettra d’y survivre.
Après le monde est une tentative courageuse de donner une forme littéraires aux menaces qui hantent le XXIe siècle. Mais les femmes puissantes qui tentent de faire marcher le monde en dépit de tout restent des allégories, elles sont peu incarnées. Et les chants «de témoignage», trop souvent chargés d'un contenu didactique, manquent de ce souffle épique qui leur permettrait de transcender l'illustration des théories de l'effondrement. (Isabelle Rüf, Le Temps, 04.01.2020)
Roman choral glaçant et inspirant. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 10.01.2020)