Trois réputations

Que ce soit dans les Alpes du Sud, sur une île perdue des Caraïbes ou dans le désert de Mojave, la nature ici est puissante, aussi belle que vénéneuse. Une sœur caractérielle, un ombrageux Hollandais, un chercheur d’or lunatique: chacun y laissera sa marque avant de rencontrer la fatalité. Les trois ont le charme de l’impulsif, du solitaire et de l’obstiné, et ceux qui racontent leur histoire ne mâchent pas leurs mots. Voici trois novellas, trois destins en miroir, aux refrains qui se répondent et dont les motifs passent d’une aventure à l’autre comme des oiseaux migrateurs.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 20.02.2020

Trois réputations relève du genre de la biographie fictive, ou plus exactement de la biographie presque fictive. Ces trois récits, inspirés par des histoires réelles et transposées dans d’autres lieux, réels eux aussi, sont tenus par trois narrateurs dans une langue oralisante. Ils rendent compte de la vie et la mort de Jeannie Plantier, d’Epke Janssen et de Bill Ronson (les noms ont été changés), afin de nous rappeler que c’est par les on-dit que les réputations se font et se défont, mais surtout afin de nous faire mesurer l’impact de l’environnement et des circonstances sur les destins individuels. Comment réagir quand notre habitat disparaît, lorsqu’on se retrouve dans un lieu où seule la survie est envisageable, ou lorsqu’on réchappe d’un violent accident?

Raconter la vie de… Expliquer? D’emblée, la narratrice de «Foudre sur conifère», invitée à parler de sa sœur dans une émission de radio, affirme: «Alors: l’année de ma naissance (1934 si vous voulez tout savoir) mon père travaillait au chantier du viaduc de Prégo Dieu. Il faut commencer par ça. Sinon vous n’allez pas comprendre le pourquoi du comment.» (9) La vallée où vit sa famille sera noyée par un barrage, leur village est condamné. Jeannie se révolte, organise des manifestations de résistance, en vain, trop d’intérêts financiers sont en jeu. Le chantier démarre, les expropriations sont signées, les habitations démolies, le cimetière déplacé. Quelques-uns quittent les lieux, la plupart acceptent de se reloger dans les environs. Jeannie, adolescente marginale, s’installe dans un hameau en ruines, où elle vit tant bien que mal, dans la pauvreté et la solitude, tout en observant ce qui se passe dans la vallée désormais recouverte par un grand lac. Sa sœur explique qu’ensuite, parce que Jeannie a été foudroyée alors qu’elle errait dans la montagne, elle a eu l’idée de la forme que pourrait prendre sa vengeance: «[…] une vision est tombée du ciel, en lui frappant un grand coup sur le crâne. Elle tenait son plan.» (35) Le Gros Mélèze, un arbre dont le pouvoir symbolique est important, est foudroyé lors d’un orage. L’incendie est spectaculaire. On retrouve à proximité une barre métallique. Soupçonnée, Jeannie disparaît. Marion poursuit son récit, décrivant comment elle a retrouvé sa sœur des années plus tard, vivotant misérablement dans un alpage isolé, où des skieurs la retrouveront morte en 1988. Excepté le foudroiement accidentel de sa sœur, Marion ne se livre à aucune interprétation sur le «pourquoi du comment», comme si les faits contenaient en eux-mêmes l’explication. Elle les relate sans pathos, ce qui rend ce récit déchirant: que fait-on lorsqu’impuissant·e on assiste à l’anéantissement d’une vie?

«Moment inoubliable de pur bonheur à Castel Chiflo», qui retrace la vie et la mort d’Epke Janssen, un marin débarqué sur une île des Caraïbes en 1923, joue sur un effet de contraste: cette île avec ses plages de sable fin, où un homme autrefois a survécu dans des conditions difficiles, séduira aujourd’hui les touristes qui recherchent «le calme et le mystère des lieux oubliés du monde» et qui, grâce à un circuit fléché, pourront admirer un château fascinant. Le narrateur, un guide touristique gouailleur, fabulateur et ironique, décrit comment accéder à cette île et comment se préserver des dangers qu’elle recèle – absence d’eau potable, rochers acérés, végétation piquante et vénéneuse, relief traître –, avant de retracer la manière dont Epke Janssen s’est accommodé de ces lieux et a construit son étrange monument. Ce texte, avec de nombreuses adresses en vous, fait prendre conscience du fait que la plupart des récits poursuivent un but argumentatif et qu’ils se construisent en fonction du public auquel ils sont destinés. Le portrait en creux qui se dessine des destinataires n’est guère flatteur: touristes avides d’exotisme et de sensationnalisme, superficiellement curieux, n’éprouvant pas d’empathie pour cet homme qui «au cours de sa vie recluse […] avait développé une doctrine austère, basée sur la rancune et le dépassement de soi», qui mourut à cinquante ans de malnutrition et dont la construction a été partiellement massacrée par des gens imaginant qu’un trésor y était enfoui. La visite du château terminée, le guide nous suggère aussitôt une autre attraction: «Au cap, profitez d’un moment inoubliable de pur bonheur en plongeant du haut de l’arche naturelle qui surplombe l’eau turquoise et cristalline. En mémoire d’Epke Janssen, admirez d’ici le vol des pélicans.»

Chercheur d’or qui survit après avoir eu la tête transpercée par sa barre à mine, Bill Ronson ne redeviendra jamais lui-même. Les médecins s’intéressent à son cas, mais confrontés à son absence de volonté de coopérer, ils lui achètent sa tête pour la disséquer après sa mort. Ce qui lui vaudra une célébrité posthume, parce que pour les neurobiologistes, il «était un cas fascinant, une de ces énigmes qui font avancer la science et avec elle, l’humanité». Restent de cet homme une série de messages, pas très cohérents, qu’il a gravés sur les rochers, dont le premier est autant une menace qu’un avertissement: «QUI CASSE PAIE / ALORS IL FAUT SAVOIR CE QUE VOUS VOULEZ / MAIS NE VENEZ PAS PLEURNICHER COMPRIS».
Est-ce pour dissoudre le malaise que l’on peut éprouver, par les adresses à la deuxième personne, à se sentir visé en tant que touriste curieux de découvrir cette île des Caraïbes que le narrateur du troisième récit s’adresse à un chien? Ou feint-il de s’adresser à un chien, afin de nous rappeler que nous sommes dans un dispositif fictif et nous démontrer les artifices de l’oralité feinte?

On constate que les trois récits de Jérémie Gindre construisent non seulement la réputation des trois personnes qu’il a choisi de mettre au premier plan, mais aussi la réputation de celles et ceux qui se trouvent en arrière-plan, soit les gens de la vallée qui n’ont pas su aider l’adolescente, les pêcheurs qui ont apporté vivres et eau au marin sans réussir à établir de véritables liens et les scientifiques qui ont étudié le cas du mineur blessé. De plus, en filigrane s’esquisse également la réputation de nos contemporains, avides de profit, de distractions, sans égard pour l’environnement et les autochtones. Se reconnaîtra-t-on dans ces portraits? Se remettra-t-on en question?

L’écriture de Jérémie Gindre est empreinte de compassion pour ses trois figures principales, auxquelles il rend honneur. Il leur donne aussi la parole, retranscrivant des passages des lettres anonymes rédigées sur du papier de fromagerie par Jeannie Plantier, des extraits des carnets tenus par d’Epke Janssen, et des phrases gravées par Bill Ronson. Trois réputations, par la diversité des discours mis en œuvre, par un intelligent entremêlement d’éléments réels et fictifs, incite à réfléchir au statut de la parole, qu’elle soit écrite ou orale, à la manière dont elle circule, à ce qu’elle révèle de notre humanité.