Absolument modernes !
Absolument modernes ! est la chronique caustique et navrée de la modernité suisse des années 1970 et 1980 : le pari sur la croissance illimitée, le culte du marché et de la technique. Entre satire et récit intime, un certain Jérôme Fracasse conte les Trente Glorieuses traversées par son père, ouvrier convaincu de l’«avenir radieux». Documents, slogans et tracts d’époque autant que souvenirs de famille dessinent une période exaltée et ambiguë : la construction de l’autoroute du Rhône, l’ouverture des supermarchés, le règne de la télévision et de la voiture, le développement massif du tourisme dans les Alpes.
La croyance heureuse du père dans le «régime des promesses», la volonté de s’arracher à un passé de pénurie et le tourbillon de la société de consommation : tels sont les grands traits de cette fresque où drôlerie et gravité sont indissociables.
(Présentation du livre, Zoé)
Rezension
Dans son dernier texte, Absolument modernes!, Jérôme Meizoz explore des territoires littéraires qui lui sont familiers et qui le seront à ses lecteurices: le Valais des années 1970-80, les frontières de l’autofiction, l’articulation de narrations singulières avec des récits sociétaux. Comme souvent, le livre s’appuie sur un ample travail de documentation, donnant à lire propos, slogans et témoignages d’époque, ainsi que sur un corpus référencé de recherches sociologiques et historiques. Absolument modernes! entend livrer le portrait pluriel d’une vie, d’une famille, d’une région et finalement d’une génération, traversées par le rêve de la croissance et du progrès. Les années choisies s’y prêtent bien, car elles marquent la transition occidentale vers le capitalisme tardif, l’enclenchement de la mécanique de l’hyperbole consumériste, et elles constituent sans doute l’une des périodes les plus saturées et protéiformes qu’il ait été donné à l’homo economicus de traverser. Le texte saisit à bras le corps les innombrables paradoxes de cette modernité alors triomphante, ce qui le rend d’autant plus percutant pour nous autres de la génération gueule de bois. En 2019, Absolument modernes! apparaît comme le récit de l’investissement pourri dont nous payons les intérêts. En treize chroniques, le narrateur, un certain Jérôme Fracasse s’attarde sur nombre d’icônes du progrès (les autoroutes valaisannes, la télévision, la déforestation,…) et exploite superbement les possibilités de l’écriture en fragments, une des marques de fabrique de l’auteur.
La composition, même si elle peut rendre l’ouvrage complexe à aborder, laisse à chaque lecteurice la responsabilité de l’organisation du propos. Absolument modernes! fournit toutefois des guidages, des frayages de sens – structurant par exemple chacune des chroniques autour d’un fil digressif (l’automobile, la montagne, la consommation, etc.) – puis multipliant les points de vue (narration intime ou collective, etc.), les repérages spatiotemporels (chez lui, en Valais, sur Terre,…) et les intertextualités (citations, références, etc.). Sur l’ensemble du livre, le séquençage suit une logique récurrente. Chaque chronique tisse plusieurs fragments autour d’un thème et d’un ouvrage de sciences humaines indiqué en bibliographie, s’achève sur le regard laconique de «Dieu», puis embraye sur une séquence plus courte, intitulée «Les Anges», un bref portrait d’une figure ambivalente (le prêtre, le voisin, la maîtresse,…), qui permet une respiration.
Le pacte fragmentaire implique que tout ne parle pas à chaque lecteurice et que les collisions de sens, accidentelles ou programmées, seront différentes pour chacun·e. La trajectoire de lecture peut s’avérer frustrante lorsque s’accumulent des fragments que l’on n’arrive pas à organiser, et soudain stimulante lorsque tout s’emboîte. À titre personnel, l’articulation d’extraits du Comité Invisible et d’une historiette à propos d’un ange voltigeant autour de «vergers convertis en “zone à bâtir”» (23) a fait mouche. Cette construction morcelée offre aussi une liberté à l’arpentage de l’ouvrage qu’on pourrait presque recommencer à n’importe quelle page sans qu’il cesse de fonctionner comme boîte à outils intellectuels ou comme aire de repos évocatoire.
Naturellement, Absolument modernes! est avant tout le récit de transformations – la photographie d’une société absolument transformée – où une seule phrase suffit souvent à tout dire: «En fin de semaine, l’étudiant rentre au village, mais aux fêtes religieuses, il ne se montre plus.» (p.116); la mutation technique, aussi, omniprésente mais toujours impeccablement ancrée dans les rapports de domination économiques et symboliques; et finalement la transformation du regard, des scènes et des portraits situés, des références générationnelles, de quoi proposer aux millenials une plongée dans les rêves qui ont programmé l’obsolescence de leurs systèmes:
La vie entière est occupée de la guerre froide. Bernard Tapie rachète des sociétés en faillite. Les gens s’arrachent son bréviaire du succès, Gagner (1986). Le club-école d’un supermarché orange forme, sur ce modèle, les futurs ‘‘battants’’. (p.122)
Les éléments d’une satire politique, qui informe et affecte, sont tous là. L’un des atouts principaux du livre est sans doute de saisir la gloire des Glorieuses, au sens d’une croyance indémontable, d’une sensation collective, relayée par tous les canaux, d’ascension sociale. La religiosité du progrès, en fait, et son pouvoir endoctrinant, ainsi que le dit l’une des plus belles phrases du texte (qui prétend esquisser un programme futur, mais décrit en fait très bien l’ouvrage):
Il faudrait raconter notre élevage au vouloir et à la rupture: comment on nous fait comprendre qu’un temps est fini, que le monde ancien ne vaut plus la peine. (p.130)
On regrette parfois que le texte ne prenne pas plus de recul sur la binarité politiquement intenable du «c’était mieux avant», mais l’on se reprend en admirant la lucidité avec laquelle Absolument modernes! relate l’abattement au travail et la souffrance qui soutenaient la fiction générale:
Nous nous élèverons dans la société. On nous versera des salaires étonnants. Les fatigues épargneront nos corps. Nous serons impeccablement vêtus et nos doigts, en silence, caresseront des touches électroniques. Pour ce rêve promis à cinq enfants, père rentre épuisé de l’atelier. (p.130)
Les narrations intimes, silhouettes en creux, sont formidables et le basculement vers les récits collectifs trouve souvent une vraie puissance critique…
Tel est le grand mystère de la science politique, mesdames, messieurs, le consentement des dominés à la domination, la collaboration des faibles à leur oppression. […] Grand-mère n’y comprend plus rien, à ce monde. Elle s’inquiète parce que les fruits pourrissent par terre. […] Les gens ne cueillent plus. Ils plantent des arbres d’ornement. (p.109)
… mais ce passage est parfois plus complexe à articuler, à activer, à commenter. Choisissant «le progrès» comme point de gravité intellectuel, les fragments sonnent terriblement juste lorsqu’ils s’assument comme tentatives insurmontables. C’est le cas par exemple quand l’auteur s’essaie à une version postmoderne de la stratégie des Lettres persanes: périphraser l’ordinaire qu’on ne questionne plus pour en souligner l’absurdité. Ainsi, dans la chronique consacrée aux grandeurs et misères de l’automobile:
Le Grand Prix consiste à faire tourner en rond des véhicules de marques différentes pendant plusieurs heures. On ne sait pas bien qui a pu inventer ça. Durant ce sacrifice sont brûlés des milliers de litres d’essence. (p.103)
Toutefois la voix narrative n’est aucunement décalée, Jérôme Fracasse est bien notre contemporain. Aussi ces séquences embrayent-elles aisément sur un élargissement de la perspective, dans l’étonnement militant comme dans le sérieux historien:
Le vainqueur, escorté de deux filles peu vêtues, asperge la foule de mousse. Les supporters hurlent de joie devant le héros. Exaltation de la puissance. La voix royale du progrès s’est ouverte et le speaker qualifie la Formule 1 de «laboratoire de l’automobile du futur». C’est au cours des deux dernières guerres, rappelle-t-il, que le génie humain a conçu les camions, tanks et jeeps. (p.103)
Avant d’amener l’ultime recul, en forme de coup de grâce asséné:
Rien ne semble pouvoir freiner la prédation humaine. Dehors, les mésanges zinzinulent encore. Le monde ignore ses plaies. (p.103)
Le procédé, très récurrent, permet à la constellation fragmentaire de rejouer sans cesse la lassitude d’un regard, une sorte de désespoir face à l’impossible mise en système des choses, cette sensation funeste de couler toujours plus dans la phase liquide du capitalisme sans jamais apercevoir un bord de piscine où s’accrocher. C’est aussi l’un des principes actifs du satirique d’Absolument modernes!.
Si ces jeux focaux, ponctués toujours d’un tragique grinçant, marchent si bien, c’est qu’ils font de la lecture une expérience immédiatement politique. Le philosophe Timothy Morton appelle «hyperobjets» des entités, des dynamiques ou des phénomènes qui n’ont rien d’abstrait, mais que leur l’étendue physique (spatio-temporelle notamment) rend profondément insaisissables comme totalités pour l’attention et la cognition humaine (Hyperobjets, 2018). Morton prend souvent pour exemples «la biosphère» ou «le réchauffement climatique», deux phénomènes invisibles au sens où nous en rencontrons chaque jour des parties (ou des manifestations) sans pouvoir jamais les appréhender comme un tout cohérent. Nombre d’écritures du politique se retrouvent confrontées à cette tension entre la manifestation ordinaire et la dynamique globale insaisissable. Il en va de même avec Absolument modernes! qui se frotte au «progrès». L’écriture de Jérôme Meizoz travaille la multiplicité de ses expériences possibles, de ses textualités imaginables, sans cesser de ramener toutes ces tentatives à leur impossibilité fondamentale. L’autoroute en tant que décision institutionnelle, vue par un enfant, alors que sa construction détruit les abricotiers de sa mère, comme ensemble chiffré de données: chaque fragment sur l’«autoroute» est une proposition affective et/ou intellectuelle qui s’affaisse immédiatement face à l’impossibilité de dire et de penser ce qu’est vraiment l’objet «autoroute». Multiplier les expériences possibles de ces icônes du «progrès» est sans doute l’un des enjeux politiques essentiels de l’ouvrage, et le geste est particulièrement réussi.
Mais, sur ce point, la retenue que l’on peut avoir – comme souvent dans la vie – c’est le rôle de Dieu. Faisant écho à l’œuvre de Chappaz, où s’articulent paysages valaisans et interventions divines – dans Le Match Valais-Judée, paru en 1994, Dieu se rend en Valais et détruit les constructions modernes –, l’ouvrage de Meizoz s’amuse à créer un dialogue entre les mutations modernes du capitalisme et la présence d’une divinité, burlesquement utilisée pour conclure les séquences de macro-narration. Dieu apparaît généralement après une liste chiffrée, par exemple l’extension des complexes hôteliers, et contrairement au Dieu de Chappaz, il ne se scandalise pas et n’intercède pas:
… à l’entrée du Haut-Val, un autre complexe de 5 000 lits est envisagé au fond d’un vallon […] Mais la commune finit par interdire la construction, au profit d’une zone protégée. Ainsi allait le monde et Dieu, de loin, trouvait que tout était bien. (p.66)
Ou après une terrifiante énumération des animaux non-humains massacrés sur l’autel du progrès (empruntée à la Brève histoire de l’extinction en masse des espèces de F. J. Broswimmer :
…et que dire des onze millions de chevaux massacrés durant la Mondiale 1? L’espèce humaine ? Peut-être des tueurs en série… Et Dieu, retiré des affaires, ne se prononce pas sur ces chiffres. (p.45)
Si chacun de ces retours du divin après le carnage arrache un sourire, le geste induit parfois trop la sensation d’une nostalgie des macro-récits (à propos desquels l’auteur est évidemment mordant), ce qui reste cohérent au regard de la lassitude qui se dégage de l’ensemble. Mais l’on se demande par moments si, au-delà de la référence à Chappaz, faire intervenir le regard de Dieu ne donne pas à Absolument modernes! quelque chose de dés-encapacitant, une tonalité parfois trop prisonnière de l’accablement latent, un désespoir face à la difficulté d’une critique systémique du «progrès». A part le sourire esquissé, ce choix ne semble pas apporter autre chose qu’un risque: celui de transformer l’impossible histoire collective en vanité d’une résistance globale, dusse-t-elle se raconter différemment dans les lieux, les temps et les communautés. Nul procès ici (et il faut d’ailleurs saluer l’hommage rendu aux désobéissant·es, aux luttes valaisannes du siècle précédent, à la mouvance autonome des années 1980), simplement, on a parfois la sensation paradoxale qu’Absolument modernes!, ironisant sur les pistes pour un récit global, essentialise la «Nature» ou le «Passé» et, par-là, les rend un peu insurmontables.
Il y a quelques jours, j’ai été saisi par un bref texte du penseur anticapitaliste John Holloway, imprimé et accroché sur le mur d’un squat qui se concluait sur une question: «Où est la brèche?». Dans le portrait que fait Meizoz du bruit et de la fureur capitaliste, la voix narrative valorise la beauté certaine de l’intime, des moments de vie, de ce qui échappe à la capture, comme la «joie secrète de ce moment de complicité avec un père trop occupé» (p.144) par lequel se termine le livre. Cela, bien sûr, n’est pas insurmontable. Mais l’intime n’est pas une brèche. Le retour à la terre est envisagé, mais il est traité comme une fuite individuelle («Souvent, j’ai été tenté de fuir cette folle avancée. Parti plusieurs jours dans les montages, j’aiguisais l’idée de ne jamais revenir», p.131), jamais comme une alternative collective, juste une réponse instinctive à l’impuissance ambiante. C’est certes un peu contradictoire avec le projet documentaire du livre – peut-être incompatible avec l’héritage formel qu’il revendique – mais on regrettera, aujourd’hui, de ne pas y trouver de véritable exploration des brèches, celles qu’il est urgent d’imaginer. Une réserve qui n’élude aucunement l’intérêt d’Absolument modernes! et des territoires qu’il invite à arpenter, surtout dans le paysage littéraire romand contemporain.
Jérôme Meizoz neuster Streich Absolument modernes! befasst sich mit dem Aufkommen des Fortschritts und den Veränderungen, die er der Lebensweise der Menschen in der zweiten Hälfte des 20. Jahrhundert auferlegte. Der Autor entschied sich für eine fragmentarische Struktur, in der das Private sich ständig mit dem Kollektiven verbindet. Die Lektüre gestaltet sich so auf verschiedenen Ebenen zu einer interessanten politischen Erfahrung. Fundierte Dokumentation, formale Freiheit und beissender Zynismus verleihen den dreizehn Kapiteln die Kraft einer veritablen Ideologiekritik. Für gezielte und bei Bedarf wiederholte Lektüre. (Aurélien Maignant in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)