Une femme obscure

Que sait-on de Melanía ? Qu’elle est une survivante ; que les femmes autour d’elle meurent ou disparaissent, à commencer par sa mère et ses sœurs ; qu’enfant déjà, elle pose sur toute chose des yeux noirs et ronds d’une intensité inquiétante ; qu’elle gardait les chèvres ; qu’elle est tombée enceinte toute jeune, personne ne saura jamais de qui.

Daniel Maggetti dresse le portrait ambigu et lacunaire d’une femme forte, inspirée de sa grand-mère décédée cinq mois avant sa naissance. De rares objets, trois photographies, quelques épisodes colportés d’une génération à l’autre nourrissent l’histoire de cette vie d’il y a cent ans dans un village isolé des Alpes tessinoises.

(Présentation du livre, Zoé)

Rezension

von Laurent Cennamo
Publiziert am 29.10.2019

Dans une étrange maison à arcades, sorte de vaisseau échoué au centre d’un Tessin de conte de fées (ou de cauchemar), Paola (qui mourra bientôt) et Giovanni (surnommé Fulmin, la foudre), attendent un sixième enfant. L’enfant (la grand-mère paternelle de l’auteur) portera le nom prémonitoire de Melanía:

Un sixième enfant, une fille qui plus est, était décidément de trop, et peut-être est-ce pour braver inconsciemment le sort qu’on la baptisa ainsi, contre toute tradition, renforçant encore sans le savoir, par ce prénom de ténèbre, la symbolique déjà lourde attachée au sang des Ides de mars, jour de sa venue au monde.

Alors que tout se fane autour d’elle, que les corps se creusent et ploient mystérieusement sous le poids d’obscures malédictions (mais c’est aussi l’histoire du Tessin misérable de la fin du XIXe siècle, où les enfants comme les adultes tombent comme des mouches), Melanía est un «bébé rustique et rond», «jamais malade», posant sur toute chose ses «yeux noirs et ronds d’une intensité presque inquiétante». Un prodige, donc, une sorte d’Hercule au féminin sorti on ne sait d’où, indéfinissable, un mythe vivant dont l’auteur va se faire un plaisir de tracer le récit ou la légende.

Car Daniel Maggetti le reconnaît d’emblée: de cette femme puissante morte cinq mois avant sa naissance, qui a vécu sa longue vie dans une vallée reculée, les Centovalli, il ne possède que peu de traces: une dizaine de photographies qu’on dirait rescapées d’un monde antédiluvien, quelques histoires qui lui viennent de ses parents ou de ses oncles, toutes troubles, lacunaires, et quelques objets. Dès lors, à partir de ces indices, mais surtout de ce manque essentiel, la machine romanesque peut se mettre en marche:

Le souvenir de ma grand-mère est un tissu si troué que Melanía n’attendait que d’être inventée à partir des dates nues et des indications lapidaires des registres de la paroisse et de la commune; j’ai répondu à l’appel, me suivrez-vous?

En face de Melanía qui croît «comme un sapin blanc» (où l’on voit que la couleur noire n’est pas son unique propriété, mais magie blanche ou magie noire, qu’importe?), la décrépitude précoce de la mère éclate bientôt «comme une châtaigne bourrée d’eau». Tout s’écroule en effet en une véritable Apocalypse autour de cette enfant, de ce roc on dirait «chu d’un désaste obscur» (les deux frères ennemis de Melanía, Matteo et Severino, ne sont pas pour rien comparés à Caïn et Abel). Pour bâtir son univers, tenir ensemble les fils d’une histoire presque irréelle tant les vies défilent, ne laissant derrière elles qu’une trace dérisoire, Daniel Maggetti se sert d’une langue âpre, puissamment évocatrice, à la mesure des événements qu’il conte. Pour donner une idée de cette langue singulière, faisons ici un bond, ou suspendons un instant le récit de la vie de Melanía – d’un bout à l’autre d’une monotonie et d’une cruauté de toute façon si implacables, si monstrueuses, que le temps en paraît presque réversible. Nous sommes en 1920, Melanía qui a épousé Giuseppe de trente ans son aîné, met au monde son cinquième enfant, Pierino:

Un mois après, Melanía accoucha de son dernier-né, on décida de le baptiser comme l’aîné décédé, Pierino; les mémoires retiendraient qu’il y avait eu un Pierin grand et un Pierin pinin, celui-ci vécut treize mois exactement, pour lui, six cloches flambant neuves sonnèrent le glas, on venait de les hisser au sommet du clocher de Borgnone après que, pendant une semaine, on les avait admirées devant l’église, suspendues comme de gros coings à des poutres placées entre les deux platanes du parvis.

La force de la langue de Maggetti, c’est de donner leur poids, leur place, à ces vies d’une brièveté parfois vertigineuse, de rendre l’inconcevable visible, d’une évidence fulgurante et, dirait-on, presque palpable. Le Tessin de l’époque semble en effet avoir été une fabuleuse réserve de ces objets qui nous paraissent paradoxalement, à nous pauvres hommes contemporains égarés dans l’abstraction, presque angéliques à force de réel, de réalité.

Un autre moyen de rendre présent, d’une présence énigmatique et comme hallucinatoire, le monde décrit, est la façon dont Maggetti constelle son texte de mots issus du dialecte tessinois. Dressons ici une liste non exhaustive de ces mots en très haut relief, que l’auteur nous livre sans les traduire, comme s’il voulait nous laisser entendre qu’ils sont à la fois irremplaçables et définitivement perdus dans le temps et dans l’espace: bisàca de feuilles de hêtres, pan cöcc, curt da mézz, casélina dal lècc, böcc du canu, tela da cà, les grisc, in gir pai strécc, Signur di ciöcc, strìa, bastardin, sanababicc

Ces mots sont comme l’envers (ou l’endroit) de ce texte foisonnant et d’une efficacité implacable. Ils sont également la métaphore d’un monde dont le sens nous échappe, dont les ressorts nous restent obscurs. Les mots qui semblent plonger dans un passé très lointain (vraiment une nuit des temps) défilent, comme les êtres défilent, avant de disparaître.

La vie de Melanía elle aussi offre de grandes plages de mystère, qui sont autant de fabuleux embrayeurs pour le romanesque. L’épisode peut-être le plus spectaculaire se situe en 1903, lorsque Melanía, âgée de dix-neuf ans, tombe enceinte: on ne l’a pourtant jamais vue flirter avec des garçons, accaparée comme elle est par toutes sortes de tâches dans la grande maison en forme d’arche. Malgré les tentatives réitérées de la famille pour savoir de qui est l’enfant, la jeune femme se mure dans «un mutisme buté», cela restera «le mystère jamais dissipé de sa vie». Mais quelle merveilleuse invitation à rêver, à inventer, que cette secrète conception! Les interprétations, à la fois malveillantes et drôles (pour nous, lecteurs), se multiplient dans le village:

Ce qui déroutait cependant, dans le cas de Melanía, c’est que jamais personne ne l’avait vue coqueter avec quiconque, elle n’était pas du genre à traîner avec les garçons, et en plus ça avait dû se passer vers Noël; à la belle saison, on avait vite fait de renverser une fille à l’orée d’un pré, mais en plein hiver? Les suppositions allaient bon train, pour certains, à n’en pas douter, c’était une histoire comme celle des filles de Lot, tandis que d’autres incriminèrent des voisins, quelque cousin, un vagabond de passage qui l’aurait forcée près des Cürt où elle avait été en janvier chercher des feuilles pour la litière des chèvres.

Ce langage vert (le verbe «coqueter», qui prouve que le français a aussi sa puissance) est l’un des charmes du récit, ou du roman (ici presque un roman policier) de Daniel Maggetti. Et puis notons la permanence dans cet épisode des deux grands pôles qui articulent tout le récit: d’une part le caractère mythique, voire biblique, des événements survenus dans ce passé lointain, avec l’évocation des filles de Lot; et d’autre part la dimension sociologique toujours maintenue par l’auteur qui tient à nous offrir un tableau précis des changements advenus dans le Tessin durant les premières années du vingtième siècle:

Elle ne manifesta ni regret ni repentir, tout au plus une sorte d’étonnement devant ce qui lui tombait dessus, et qui, avec le recul, n’apparaît que comme un phénomène collatéral prévisible dans un canton en pleine mutation; jeunes paysannes moins surveillées, ouvriers et douaniers entreprenants venus d’ailleurs, émigrants déniaisés, le choc était programmé depuis l’ouverture de la route pour l’Italie et celle de la guirlande d’osterie qui la bordaient.

Melanía, au total, est un personnage de fiction fascinant, traversé de mouvements contradictoires allant de l’ignorance à la secrète ruse, de l’innocence à la cruauté inconsciente. De la même manière, l’auteur semble perpétuellement osciller entre la part réelle et la part fantasmée, ce qu’il sait et ce qu’il ignore. C’est le télescopage entre ces différentes strates d’un même être, strate mémorielle et strate imaginaire fusionnant dans un langage, qui donne à ce récit son charme ensorcelant.

Kurzkritik

Der in Intragna geborene Autor Daniel Maggetti lebt in Lausanne und schreibt auf Französisch. Sein neues Buch Une femme obscure zeichnet das Porträt einer eindrücklichen Frau, Melanía. Es handelt sich um seine Grossmutter väterlicherseits, die aus einem abgelegenen Tessiner Tal stammt. Während die Welt um sie herum einstürzt, Dinge und Menschen zugrunde gehen «wie mit Wasser vollgesogene Kastanien», zeigt sich Melanía auf geheimnisvolle Art lebenstüchtig und willensstark. Gerüchte zirkulieren, das Wort strìa, Hexe, fällt… Anhand weniger Anhaltspunkte, die der Autor in seinem Familienarchiv gefunden hat, entführt er uns in eine Welt zwischen Dokumentation und Fiktion, zwischen Fantasie und Realität. (Laurent Cennamo in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)