Le Cristal de nos nuits Mémoires
Dans Le Cristal de nos nuits, l’auteur dresse un portrait intime de la Suisse dans l’ombre du Troisième Reich. Des personnages se réincarnent dans l’insomnie d’une nuit limpide: une femme qui parle alle- mand sur la terrasse d’un café montreusien, un soldat qui gît encore sous la neige, un violoncelliste qui livre sa confession à propos d’un trio de Schubert... Dans cette nuit de cristal, ce ne sont pas les bourreaux ou les victimes qui nous ouvrent leur perspective, mais ceux qui ne dorment pas et écoutent derrière les volets clos.
(Présentation du livre, Bernard Campiche)
Rezension
Sixième œuvre de Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits a pour sous-titre «Mémoires». En tant que genre littéraire, les mémoires rendent compte d’événements auxquels l’auteur a participé ou dont il a été le témoin; les mémoires peuvent comporter une dimension autobiographique, mêler au récit historique un récit intime. Si le livre de Frédéric Lamoth est en effet tissé d’Histoire et de souvenirs personnels, il n’est pas autobiographique: à l’exception de quelques figures historiques, les personnages qu’il met en scène et qui s’expriment à la première personne sont inventés.
Le titre, oxymorique, allie la transparence et la dureté d’un minéral à une impalpable obscurité, tout en renvoyant, par inversion des termes, au dramatique pogrom de 1938 contre les Juifs. La cristallisation désigne aussi une réaction chimique, durant laquelle un corps se solidifie. Le tout dernier paragraphe évoque, à la troisième personne, la figure d’un écrivain qui semble être une sorte de double fantomatique du narrateur en je: venant «d’un autre temps», cet écrivain se trouve dans le hall d’un hôtel et il est troublé par les sons qu’il entend – la musique d’un piano désaccordé –, ou croit percevoir – des bruits de pas, du verre brisé – et «c’est là que la mémoire cristallise». Le Cristal de nos nuits se présente ainsi comme la solidification limpide des échos du passé, de ce qu’on peut en découvrir à partir des traces éparses qui subsistent.
Journaux, enquêtes, rapports, procès, l’auteur a consulté des sources historiques. Le chapitre qui ouvre le volume en rend compte très partiellement, citant quelques entrefilets parus entre 1939 et 1944 dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne. Ces extraits sont fascinants et émouvants: on se préoccupe des oiseaux du lac à nourrir, on signale qu’un douanier a abattu un Savoyard «qui faisait passer de l’eau à des Israélites», on détaille le rationnement du chocolat, on cherche «un piano, même usagé» pour distraire les pensionnaires de l’Asile suisse des Vieillards, on rapporte que la fête champêtre d’une société de tir a été une réussite et que le marronnier de la Treille a déployé sa première feuille. Bref, la vie continue, même si on perçoit en sourdine le grondement de la guerre.
Plutôt que de poursuivre dans cette voie réaliste où des détails quasi anodins donnent un relief particulier au drame collectif en train de se dérouler, Frédéric Lamoth a fait le choix du romanesque; à partir de souvenirs imaginaires, il narre, en recourant à la première personne, des drames intimes, ancrés dans des paysages suisses, où les personnages, bien que vivant dans un pays neutre, n’échappent pas aux conséquences du conflit qui ravage l’Europe. Dans une suite de récits indépendants les uns des autres, il se projette dans les destins d’hommes, de femmes et d’enfants, avec une sorte de mélancolie distante qui est peut-être due au recours au passé simple et à l’imparfait. Elle est peut-être aussi causée par le constat désabusé que font les personnages quand ils se souviennent de ce qu’ils ont vécu, entre incompréhension et impuissance, et avec un détachement qui rend leurs histoires un peu irréelles. Davantage spectateurs qu’acteurs, ils assistent à des drames, face auxquels ils restent le plus souvent englués dans le silence et la résignation. Le pianiste ne proteste pas lorsque la femme qu’il avait aimée douze ans plus tôt et qui était partie avec un Allemand, dont on ne saura jamais le nom, et qui, revenue en Suisse, a accepté de l’épouser, le quitte aussitôt qu’elle apprend que l’Allemand a été libéré et veut l’emmener en Argentine. Un chef de section en poste à la frontière ne sanctionne pas les soldats qui ont stupidement provoqué la mort de l’un des leurs. À Berne, un confiseur et sa femme livrent sans état d’âme d’énormes tourtes aux «conseillers fédéraux attablés avec les diplomates du Reich» et «travers[ent] la guerre sans autre incident» que la mort brutale – il tombe dans la fosse aux ours – d’un enfant aux origines mystérieuses qui leur avait été confié par une femme qui «avait su jouer de son pouvoir de séduction pour survivre»; après ce drame, le confiseur se comporte avec son épouse «comme si rien ne s’était passé». Une mère fuit un village menacé d’être rasé par les Allemands en n’emmenant qu’un seul de ses enfants, et elle assène, des années plus tard, à celle qui avait été abandonnée: «Que voulais-tu qu’on fasse? On ne savait pas où tu étais.» Ne pas revenir sur le passé, ne pas le questionner, mais malgré tout, être hanté par ce qui s’est joué, en marge de la vie quotidienne, et qui s’est infiltré partout: ce recueil de nouvelles montre bien l’impact sournois de la guerre.
Pourtant, bien qu’il y ait eu dans notre pays des actes courageux, des mouvements de protestation et de résistance, dans le livre de Lamoth ceux-ci sont rares et ne sont pas le fait de Suisses. En 1944, des soldats américains confinés au Davos Palace font disparaître la croix gammée «qui ornait la façade du consulat». En 1945, à Zürich, le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler refuse d’assister à un dîner donné par un homme d’affaire et mécène proche du parti national-socialiste allemand, par solidarité avec le doyen des classes de piano, d’origine juive et adepte du mouvement dodécaphoniste jugé dégénéré par les nazis, qui avait annoncé qu’il ne s’y rendrait pas. Le musicien qui témoigne de cet épisode est sans doute le personnage le plus lucide du livre, et en cela, on a le sentiment qu’il est le porte-parole de l’auteur. Il s’interroge sur les pouvoirs de l’art: est-ce qu’il peut permettre à des êtres de s’accorder, au-delà des idéologies ? Est-ce qu’il peut prétendre à une existence déliée du contexte historique, comme un absolu qui le transcenderait? Le musicien affirme que «le passé finit toujours par nous rattraper», que la guerre, même finie depuis longtemps, laisse dans les esprits des marques indélébiles, provoque encore des ravages.
Le narrateur du dernier récit, un employé de l’Hôtel des Trois Couronnes à Vevey, esquisse une voie de réparation: il faut sauvegarder les traces des événements, conserver les documents, témoigner, faire «notre travail de mémoire». On peut regretter que Frédéric Lamoth représente surtout des personnages qui subissent les événements plus qu’ils n’y résistent. Cependant, avec lucidité et justesse, il élabore indéniablement une image de notre passé à laquelle il est important de se confronter.
Frédéric Lamoths sechstes Werk handelt von der Schweiz während des Zweiten Weltkriegs. Sieben Kurzgeschichten verbinden die historische Realität mit fiktiven Erinnerungen von Ich-Erzählern, die aufzeigen, wie verstörend der schreckliche Krieg in Europa in ihr Leben eingegriffen hat. Le Cristal de nos nuits sammelt geronnene, kristallklare Echoklänge der Vergangenheit, von dem, was sie sich aus hier und da noch vorhandenen Spuren rekonstruieren lässt. Gefühle der Melancholie, des Unverständnisses und der Machtlosigkeit durchziehen den Band, der die Frage nach der Rolle der Künstler in schwierigen Zeiten stellt und dazu aufruft, dass wir uns mit dem Geschehenen auseinandersetzen und uns der Erinnerungsarbeit stellen. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)