Ville bavarde
Faire le portrait d’une ville à travers les mots de ses habitants, ceux qu’on côtoie dans le tram, à la cafétéria, dans une salle d’attente ou un parc: des dialogues saisis comme autant d’instantanés de la vie quotidienne. Ces bribes de conversations, recueillies méticuleusement, nous restituent avec humour et sagacité un aperçu de la comédie humaine.
(Présentation du livre, Éditions d'autre part)
La parole d'autrui comme impulsion pour écrire
Ville bavarde est constituée des «riens» de tous les jours, de petits sketches, d’ébauches d’histoires. Guillaume Rihs se réfère à Fahrenheit de Ray Bradbury, roman dystopique où les livres sont interdits, dans lequel un personnage s’étonne que «les gens ne parlent de rien», ainsi qu’à Svletana Alexievitch, qui, lorsqu’elle marche dans la rue et surprend des conversations, se dit: «combien de romans qui dispararaissent sans laisser de traces!». Étonnament, Rihs ne mentionne pas Annie Ernaux, qui, pour son Journal du dehors (1993), avait transcrit des paroles entendues dans le métro, les rues et les supermarchés de la banlieue parisienne où elle habite, une pratique qu’elle analyse (dans la préface rédigée en 1996 pour l’édition de poche) comme la «tentative d’atteindre la réalité d’une époque»; elle s’interroge aussi sur ce que finalement son journal révèle d’elle-même et de ses obsessions. Rihs consigne ses observations «en évitant tout contact visuel». Il admet procéder à des retouches pour combler les bribes qui lui ont échappé, ou pour rendre une scène plus compréhensible. Il se demande ce que dit son texte de la ville, de ses habitants, et aussi de lui-même, «car tel chineur ramassera ce que tel autre dédaigne, chacun ses inclinations, ses marottes», mais il ne se questionne pas sur son protocole expérimental, ni ne décrit ce qu’il ressent. Le dernier dialogue met en scène un étudiant en Lettres qui déclare avoir «découvert avec Wittgenstein que l’écrit est toujours dérisoire» et qui espère désormais trouver du sens dans «les arts visuels». Peut-être nous manque-t-il une distance temporelle et géographique pour appréhender ce que ces dialogues vifs et parfois improbables, souvent surperficiels, disent de nous et de notre époque? Mais Ville bavarde ne s’inscrit pas une quête de sens, son but est plutôt d’offrir un reflet de la divertissante comédie qui se joue chaque jour sous nos yeux, souvent sans que nous y soyons attentifs.
(Extrait de l'approfondissement La parole d'autrui comme impulsion pour écire, de Claudine Gaetzi)