Le palais aux 37 378 fenêtres
Fortunato ne croit pas aux frontières. Pas à celles qui sont marquées par de petites croix, sur les cartes. Il trouvera sûrement des collaborateurs, pour son grand projet. Et puis, il voit toujours énormément de choses là où il n’y a rien à voir, ce qui lui évite bien des surprises désagréables. — Dirigée par Fortunato Bartolomeo De Felice, un moine italien défroqué, l’Encyclopédie d’Yverdon paraît dans cette petite ville suisse à un rythme effréné, entre 1770 et 1780. Une véritable aventure européenne en 58 volumes, 37378 pages, 1261 planches et autant de péripéties.
(Présentation du livre, L'Aire)
Rezension
Entre 1770 et 1780, grâce au travail de Fortunato Bartolomeo de Felice et d’une trentaine de collaborateurs européens, dont quinze suisses, l’Encyclopédie d’Yverdon paraît. Il s’agit d’une œuvre monumentale: les 58 volumes comptent 75 000 articles, 1200 planches et 37 378 pages. Si une partie des entrées ont été reprises de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, de nombreux articles ont été modifiés, tandis que de nouveaux ont été introduits, en fonction des progrès de la science, ainsi que dans le dessein de donner, sur les plans philosophique et religieux, une vision différente de l’univers.
Une encyclopédie, par définition, a pour visée de faire le tour des connaissances humaines et pour principe de les structurer en une série d’articles organisés par ordre alphabétique, plutôt que par domaines scientifiques. Cette construction, qui obéit à un désir de rationalisation mais qui plie le savoir à l’arbitraire de l’alphabet, a pour conséquence qu’il arrive que les choses les plus improbables se côtoient, tandis que la manière de les décrire peut évoquer un poème. Par moments, la voix narrative se délecte de ces effets surréalistes, livrant des fragments de définitions – recopiées? réinventées? – qui font rêver.
Corinne Desarzens a effectué un important travail de recherche, mais son mode d’appréhension des sources historiques est original et inventif. Lorsqu’elle consulte un volume de l’Encyclopédie, sa réaction est tout d’abord gourmande et la description qu’elle en fait est poétique: «L’envie de le manger plutôt que de le lire. Une tranche constellée de petits points, comme sur la porcelaine ramenée du fond des mers.» (11)
Cette manière particulière d’aborder et de représenter les choses se retrouve tout au long du Palais aux 37 378 fenêtres. Elle rédige en égrenant les faits selon une logique qui n’appartient qu’à elle, produisant ainsi un récit coloré, savoureux, parfois confus, mais toujours captivant. Elle reconstitue la biographie riche en drames et rebondissements de Fortunato et esquisse les portraits de quelques-uns de ses contemporains. Elle pose aussi les enjeux idéologiques et scientifiques qui agitent le siècle des Lumières. Son écriture est polyphonique, sans qu’on puisse toujours identifier les voix qui s’expriment: de brèves notations traversent le récit, et comme il semble qu’elles ne relèvent ni des paroles ni de la pensée des personnages, on tend à les attribuer à la voix narrative. Ces fragments réflexifs problématisent les limites du langage et de la connaissance. Par exemple: «L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contours que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords. Les mots, non. Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours. L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas.» (43)
Un autre passage rend compte de la difficulté à formuler, sur un mode raisonné, ce qu’on perçoit: «Il y a un degré d’apparition dans ce qui est. Une décharge violente, quelque chose d’indomptable, qui ne se laisse pas saisir ni classer par la pensée.» (86) Et on a le sentiment que l’autrice elle-même est confrontée à la difficulté de contenir dans le cadre restreint du langage les crépitements et déflagrations d’images que font surgir en elle sa sensibilité et son intelligence.
On comprend que Corinne Desarzens ait été fascinée par cette encyclopédie, dont l’ambition était de renfermer tout le savoir d’une époque, en le définissant, notion par notion, sans craindre d’aborder les plus fondamentales. Par exemple: «VIE : ensemble des fonctions qui résistent à la mort.» (114) Mais s’agit-il là d’une citation tirée de l’Encyclopédie d’Yverdon? Ou d’une affirmation due à la voix narrative? Bien qu’il ait une portée historique, l’ouvrage de Corinne Desarzens se refuse à adopter les codes scientifiques; on n’y trouvera ni notes de bas de pages, ni marquage typographiques des citations, et si quelques renvois aux sources bibliographiques figurent dans la «Coda», leur mise en forme déroge aux codes académiques. Il faut accepter de se laisser prendre dans cette polyphonie où l’origine des voix est parfois incertaine, où l’imagination et les perceptions sensorielles sont conçues comme un mode d’accès à la réalité historique.
Les pratiques des chercheurs sont ouvertement critiquées: ils se perdent en vérifications pointilleuses, tiennent la vie à distance avec des guillemets, assèchent le savoir, le rendent triste, alors «qu’on ne peut à la fois vivre et connaître» (111). Une autre notation indique la posture que privilégie l’écrivaine: «Au fond, la relativité des choses, voilà ce qui compte. L’entrecroisement des perspectives, les angles et les paradoxes. Que ça circule!» (119) Elle prête une suite de réflexions à Fortunato, qui pense que «la connaissance augmente le chagrin», et qu’«il faut choisir, ou de comprendre, ou de s’émerveiller. Et que le premier besoin de l’homme est de ne pas comprendre.» (154)
Dans Le Palais au 37 378 fenêtres, on circule à travers toute l’Europe, des figures célèbres surgissent, se rencontrent, les idées sont brassées, les voix se mêlent, la frontière entre récit historique, invention et rêverie est incertaine. On s’émerveille de ce foisonnement, on s’en fatigue aussi, parfois. Cependant, on est souvent ému par ce texte qui affirme sa conception de l’écriture comme une manière de penser, de vivre, d’apaiser la souffrance, de mettre de l’ordre, de défier la mort: «S’il y a quelque chose de touchant chez les gens qui écrivent, il ne s’agit pas de ce qui est couché sur le papier, mais de l’écriture elle-même, de l’action. Noter, associer, cataloguer, sont des provinces de la pensée. La vie, non, n’est pas qu’un tiret entre deux nombres de quatre chiffres. Elle est un petit tourbillon. Un long bâton. Les deux à la fois. Se méfier. L’écriture n’a d’autre but que de remettre de l’ordre dans le monde. De trancher sur la vie et la mort. La plume est une lance qui blesse et guérit.» (167)
Vers la fin de son entreprise, Fortunato, qui «avait cru qu’avec des mots, on pouvait écrire le monde» (296), apparaît en proie à de profonds doutes: le monde peut-il vraiment être décrit par le langage? La réalité n’est-elle pas impossible à catégoriser, fixer, forcément passagère, fugitive? «Quoi de mieux que l’écriture éphémère de la neige sur un tronc d’arbre?» (297), s’interroge-t-il.
Le Palais aux 37 378 fenêtres livre une réflexion mélancolique sur les traces parfois infimes, forcément incomplètes, qu’une personne laisse après sa mort, sur les failles de la mémoire, mais surtout sur la manière dont le passé agit dans le présent. Le pouvoir du langage y est affirmé, mais de manière paradoxale: «Raconter revenait à donner une deuxième chance à la mort.» (333). Comme si écrire l’histoire d’une personne disparue revenait à prendre le risque de la faire mourir à nouveau.
Der «Palast mit den 37 378 Fenstern» spielt auf die 37 378 Seiten der monumentalen Encyclopédie d’Yverdon an, die zwischen 1770 und 1780 unter der Leitung von Fortunato Bartolomeo de Felice erschien und deren Geschichte Corinne Desarzens verfolgt. Originell, findig und geniesserisch geht die Autorin mit den Quellen um und erzählt die Geschehnisse aus subjektiver Sicht, was die Grenze zwischen Realität, Traum und Erfindung verschwimmen lässt. Sie schreckt auch nicht davor zurück, sich in Einzelheiten zu verlieren auf ihren Wegen durch ganz Europa, wobei berühmte Figuren auftauchen, einander begegnen, Gespräche führen, Ideen austauschen. Das vielstimmige Werk offeriert auch Gedankensplitter zur Beziehung zwischen Wissen, Staunen, Trauern, Vergessen und Schreiben. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)