Grand National
Roland Buti a l’art de nous mettre tout contre ses personnages, de nous les rendre familiers de manière tactile, concrète et sensuelle. Le corps, le visage, les mouvements de chacun, la nature et les émotions sont saisis avec une infinie douceur, en dépit de la violence ou du comique des scènes.
Ainsi est-on plongé, avec Grand National, dans la vie de Carlo, en crise: sa femme Ana l’a quitté, sa mère s’est réfugiée dans un palace d’où elle refuse de sortir, et son employé encaisse un passage à tabac pour des raisons mystérieuses.
Avec Carlo, le lecteur va ressentir physiquement le manque et l’intime connaissance qu’il a d’Ana, appréhender la violente et récente histoire des Balkans, découvrir enfin le passé romanesque de sa mère pendant la Deuxième Guerre mondiale et son lien avec le palace du Grand National.
(Présentation du livre, Editions Zoé)
Rezension
Après deux recueils de nouvelles et trois romans, dont Le Milieu de l’horizon (2013) couronné par de nombreux prix, notamment le Prix suisse de littérature et le Prix du roman des Romands, Roland Buti dans Grand National s’attache à décrire les déboires de Carlo Weiss, un jardinier paysagiste âgé de quarante-cinq ans qui vit seul depuis que sa femme l’a quitté. Dès les premières pages, il se présente comme un homme blessé. Il s’est en effet entaillé l’index, excédé par l’attitude injurieuse d’un octogénaire qui avait été obligé de faire élaguer ses arbres. Quand il apprend que sa mère, placée dans une maison de retraite, a disparu, il se rend, avec son employé Agon, dans sa chambre désertée, où il découvre sur sa table de chevet une photo dont il ignorait l’existence: elle a quinze ou seize ans, elle se tient devant sa bicyclette lourdement chargée, avec laquelle, durant la Seconde guerre, elle livrait le pain dans les palaces et les grands hôtels.
Par son métier, Carlo Weiss est confronté à des personnes de niveau social très différents: ses employés sont des émigrés originaires des Balkans, tandis que ses clients possèdent de vastes propriétés, dans lesquelles il est chargé de s’occuper de la végétation ou de construire des décors, tel ce pont japonais qu’il fabriquera avec les restes rapportés d’Albanie d’un «poulailler pulvérisé par un bombardement». De nombreux sujets sont abordés dans le roman: les crimes de guerre, dont ses employés ont été acteurs, témoins ou victimes; le rapport à la mort et à l’amour, en particulier à travers sa relation avec Ana, qui est infirmière et est souvent confrontée à des décès, dont il a divorcé mais avec laquelle il a encore des relations sexuelles; les absurdités, voire le grotesque, de l’art contemporain, quand il assiste à la présentation des travaux de l’école londonienne où sa fille termine sa formation; et enfin, les secrets de famille, puisqu’il découvre que sa mère avait eu dans les années 1940 une relation amoureuse avec un ornithologue allemand.
Le doigt blessé de Carlo, qui ne guérit pas et dont le pansement se salit, se défait et doit à plusieurs reprises être refait, devient le fil rouge de l’intrigue. Carlo, qui est le narrateur à la première personne, laisse fort peu transparaître ses émotions et n’exprime guère ses désirs. Il n’a pas de souvenirs d’enfance, il est très seul, il ne sait pas dire à sa femme qu’il l’aime toujours, il est déconcerté par les choix de sa fille mais ne parvient pas en discuter avec elle. Ce n’est que lorsque, agacé par son client, il se fait cette profonde entaille dans sa chair qu’il paraît touché, c’est-à dire atteint, au sens propre et figuré, par ce qui lui arrive.
La disparition de sa mère, durant deux jours, ne l’affecte et ne l’inquiète que peu. Lorsqu’elle est retrouvée et qu’il veut la rejoindre dans le jardin de l’hôtel où elle s’est réfugiée, elle lui tourne aussitôt le dos et essaie de lui échapper. Au moment où il lui annonce qu’il va la ramener à la maison de retraite, elle s’agite et l’appelle par son troisième prénom, Emil, auquel elle n’avait encore jamais eu recours. Ces moments de désarroi ne durent pas, il lui offre une «pâte de fruits» au cannabis, spécialité balkanique fabriquée par Agon, qui permet, selon ses dires, d’oublier les difficultés de la vie. Résister au trouble par l’amnésie, par l’anesthésie, grâce à une substance chimique, telle est la stratégie que le narrateur adopte. Les êtres qu’il côtoie sont décrits avec justesse et un grand sens de l’observation, mais sans que ce que l’affection qu’il a pour eux ne soit exprimée; elle est seulement finement perceptible grâce à son regard attentif. Peu de choses l’intriguent, il ne semble pas vraiment tenir à savoir ce qui motivaient les individus qui ont tabassé son employé, pourquoi sa fille a soudainement changé d’attitude, pour quelles raisons sa femme l’a quitté, ni ce qui s’est passé au Grand National durant la guerre. Lorsque, sans qu’il l’ait particulièrement cherché, un témoin de l’époque lui révèle les faits, il ne se montre pas ébranlé, alors que tout un pan du passé lui est dévoilé, remettant en question l’image qu’il a toujours eue de sa mère.
Les éléments de l’intrigue peinent à se lier et à développer. Peut-être est-ce dû au fait que le personnage-narrateur se livre très peu? Ou qu’il a lui-même le sentiment que sa vie est constituée d’éléments disjoints? On ne sait guère ce qu’il ressent, et c’est peut-être à tort qu’on a le sentiment qu’il n’est pas très émotif et peu impliqué dans ses relations avec autrui. En tous les cas, son rapport au réel paraît problématique. Dans son appartement, où sa femme a emporté un certain nombre d’objets qu’il n’a pas remplacés, il observe qu’il y a «une distance inhabituelle entre les choses», comme si l’espace s’était distendu. Confronté aux révélations de sa mère, il confie: «J’étais assis en face d’elle avec l’impression de vivre un de ces moments bizarres où je me perçois très loin de moi-même.» Cet écart entre le monde et lui-même persistera jusqu’à la fin du roman, où il constatera avec lucidité qu’il est «incapable d’associer de manière cohérente les éléments qui compos[ent sa] vie».
Grand National est un roman ambitieux, qui aborde des sujets existentiels graves et des questions historiques importantes, mais dont la trame, malgré une écriture remarquable de subtilité et d’intelligence, ne réussit pas toujours à susciter plus d’émotion que le narrateur ne semble en éprouver lui-même. Quoique ce détachement du narrateur, à la réflexion, apparaît comme un parti pris, une manière de dire que face à la complexité des relations humaines et aux violences de notre époque, on ressent un sentiment d’absurdité tel qu’on se trouve dépassé et qu’on ne peut s’engager. Ce n’est qu’au moment où le cercueil de sa mère est emporté que Carlo exprime enfin son désarroi; il est alors soulevé de terre par Agon qui veut le consoler. Grâce à ce contact spontané, qui symboliquement le rapproche du ciel, une quête de sens s’amorce, et le roman gagne en profondeur.
In seinem neuen Roman Grand National beschreibt Roland Buti einen besonderen Abschnitt im Leben des Carlo Weiss: frisch geschieden entdeckt er die geheime Vergangenheit seiner Mutter. Trotz der neuen Lebenslage und der Enthüllungen, denen er plötzlich ausgesetzt ist, zeigt er praktisch keine Gefühle. Die verschiedenen Erzählstränge mit psychologischen und sozialgeschichtlichen Themen verbinden sich nicht so recht. Vielleicht liegt es an der Distanz der Hauptfigur, des Ich-Erzählers Carlo Weiss, dass der Roman trotz seiner subtilen und klarsichtigen Beobachtungen nicht ganz zu berühren vermag, ausser auf den letzten Seiten, als Carlo sich schliesslich dem Kummer hingibt. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)