Sur la Chapelle

LAUREAT DU PRIX GEORGES-NICOLE 2019
Dans le village de Saint-Légier on a longtemps gardé le souvenir d’une ancienne chapelle, disparue à jamais sans doute, jusqu’à ce qu’on en retrouve les vestiges. De son histoire on en sait peu, alors on raconte. Comment dans un hameau, un jour, on construit une chapelle. Le temps passe, elle grandit, le temps passe, elle tombe en ruines. Autour d’elle les siècles soufflent, le village croît, des gens vivent, aiment et meurent – entre autres. Adèle la guérisseuse, Martin l’aveugle, Jean, Charlotte, Loyse, Jordan, leurs peurs, leurs joies, leurs projets et leurs drames, leurs élans et leurs oublis. Tout ce que les «vieilles pierres» en elles-mêmes ne disent pas, elles qui sont, comme les histoires, des chambres d’écho où nous pouvons écouter, si nous y prêtons l’oreille, nos propres pas.

(Présentation du livre, Editions de l'Aire)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 22.07.2019

Le Prix Georges-Nicole 2019 a été décerné à Adrien Bürki; créé en 1969 par Maurice Chappaz, Jacques Chessex et Bertil Galland, en hommage au critique littéraire Georges Nicole, ce prix est destiné aux écrivains n’ayant pas encore publié d’ouvrage, qui peuvent envoyer un texte en prose – roman, nouvelle ou chronique – de 80 pages au moins.

Sur la chapelle, constitué de quatre courts récits, prend source dans les recherches historiques et archéologiques menées depuis 2005 autour de la chapelle de St-Légier-La Chiésaz dont il ne reste que quelques vestiges. L’auteur imagine dans quelles circonstances elle a été construite, quel a été le destin de celles et ceux qui y ont leur tombe, comment elle a brûlé et été partiellement détruite lors d’un violent orage, et quelle fascination ses ruines ont suscité à partir du XVIIIe siècle.

Le premier récit, «Prunelle», n’a que les saisons comme repères temporels et il commence par une intrigante mise en abyme de la mémoire: «Elle se souvint de cette année-là. […] L’hiver des deux pèlerins, c’est avant tout pour cela qu’elle s’en souvint.» Ce préambule, qui comporte une part de mystère – on ne peut identifier avec certitude quelle femme se projette dans le passé, ni pour quelles raisons – n’est pas exploité, car aussitôt après le décor est posé et l’histoire débute, de manière conventionnelle. Dans un hameau, après une tempête qui a duré toute une semaine, deux hommes sont découverts gisant dans la neige près des restes d’un feu. Seul le plus jeune des voyageurs survit, grâce à la patience et au don de guérisseuse de la jeune Adèle. Il se nomme Antonin, il revient d’un pèlerinage à l’abbaye de Murbach, qu’il décrit avec précision et enthousiasme. On construit alors une chapelle, pour laquelle «le miraculé de l’hiver» fait don d’une relique que son maître transportait, «un morceau d’étoffe qui avait touché le tombeau de saint Leodegar», auquel «tout naturellement» on dédie la chapelle, dans laquelle, peu de temps après, et sans qu’on en soit surpris, Antonin et Adèle se marient. L’évidence avec laquelle les éléments de l’intrigue s’imbriquent et se dénouent déçoit. Peut-être qu’à ce choix très explicatif, il eut mieux valu préférer un ton plus spéculatif, plus interrogatif, et peut-être adopter une sorte de distance critique dans la narration, qui aurait permis d’inclure sur quels indices matériels, sur quelles sources historiques, le récit a été élaboré? Ces informations sont données dans une «Note» placée à la fin du volume, ce qui montre qu’elles sont utiles, sinon nécessaires. Mais l’idée qui sous-tend ces récits est que ceux qui ont habité autrefois à Saint-Légier ont vécu «comme aujourd’hui on vit, aime et meurt, de façon somme toute pas si différente», et que les vieilles pierres sont «comme des chambres d’écho où nous pouvons écouter, si nous y prêtons l’oreille, nos propres pas». Ce parti pris a ses limites, et le recueil paraît tiraillé entre deux visées contradictoires: d’une part reconstituer un passé lointain, dont les préoccupations et les gestes liés à la nature ne sont plus les nôtres, d’autre part donner une dimension universelle aux destins des personnages, par les invariants que sont, à travers les siècles, l’amour et la mort, alors que justement les conditions de vie, les préceptes religieux et moraux, ainsi que les savoirs médicaux, évoluent constamment et font que l’on n’appréhende plus ces éléments de la même manière aujourd’hui.

Dans «Chroniques», il est clairement énoncé que la manière de vivre et la perception du temps étaient tout autres: «[…] dans l’ensemble personne alors ne se préoccupait vraiment du calendrier. On ignorait en quelle année on était, et du reste on s’en souciait peu : la vie était trop rude pour s’encombrer l’esprit avec des informations inutiles.» Vers l’an mille, date que les protagonistes vraisemblablement ignorent mais que le narrateur nous indique, c’est une période où la mémoire est avant tout orale. Ce deuxième récit a pour figure centrale un jeune garçon qui, devenu aveugle, écoute avidement les histoires du village, qu’il raconte ensuite, inlassablement. Sa mémoire phénoménale s’articule autour de repères événementiels, ce qui nous vaut une prodigieuse et jubilatoire liste de «la pelote de récits dont l’aveugle était le nœud».

Dans «Brasier», les points de vue sont démultipliés, cela permet de voir comment la chapelle s’inscrit dans le paysage, quelle place elle occupe et quel rôle elle joue dans le village. Cette suite de plans larges montre un pêcheur sur le lac, angoissé par la tempête qui se prépare, des cultivateurs se hâtant de rentrer les récoltes, des enfants en train de jouer avec le feu, l’idiot du village exécutant ses corvées quotidiennes, le curé occupé par les préparatifs d’une procession. Et tout cela se déroule juste avant que la foudre ne tombe sur la chapelle, mais «pour chaque épreuve que nous pleurons il est cent bonnes fortunes dont il nous faut apprécier le prix», affirme le curé.

Le quatrième récit, «Aigrettes», offre le décor d’une église en ruines et met en scène plusieurs personnages fascinés par ce passé qui leur échappe, en particulier une jeune femme du XVIIIe: «L’histoire du village lui apparaissait comme un long ruban déchiré et troué, retors, qui ne se laissait dévider qu’avec réticence, et qu’elle rapiéçait comme elle pouvait alors même qu’il tombait en lambeaux sous ses mains.» Le dernier récit apparaît ainsi comme une mise en abyme du travail de reconstitution qu’a effectué Adrien Bürki afin de retracer, par bribes, l’histoire de cet édifice. Le recours à des thèmes universels, la forte présence de la nature et la minutieuse description de la violence de son impact sur la vie de tous les jours, le rôle joué par la religion et les croyances en des forces surnaturelles, contribuent à recréer un passé gouverné par des puissances élémentaires et transcendantes. Toutefois Sur la chapelle fait parfois penser à une peinture à laquelle un trop grand souci de délicatesse aurait fait perdre de la densité de son sujet. Entre sources historiques et imagination, l’équilibre n’est sans doute pas toujours facile à tenir; mais la diversité des perspectives narratives adoptées par l’auteur lui permet de rapiécer de belle façon le ruban effiloché du passé.