Dynastie
Roman

Archibald Zonzon naquit avec une langue adulte, ce qui ne facilita pas son intégration sociale. À la fin de son adolescence, une fois son organe conforme à la taille de sa bouche, il décida de prendre sa revanche sur la vie. Il aurait donc autant d'enfants que de lettres composant l'alphabet. Pour ce faire, il partit à la recherche d'une jeune femme sans ambition, si possible en échec scolaire. Il la trouva. Dynastie est le portrait en abécédaire de leur progéniture.

(Présentation du roman, L'Âge d'Homme)

Rezension

von Alain Freudiger
Publiziert am 26.08.2019

Dans Dynastie, de Vincent Kappeler, un homme au développement de la parole contrarié décide d’avoir «autant d’enfants qu’il avait eu de mal à prononcer chacune des lettres de l’alphabet». Archibald Zonzon épouse une certaine Claudine et met son projet à exécution: le couple engendre vingt-six enfants, des chiffres et des lettres, chacun prénommé par ordre alphabétique. Les chapitres du livre s’égrènent ainsi d’Anatole à Zoé, au nom de chacun des personnages de cette «dynastie» – en fait plutôt une fratrie –, racontant en quelques pages l’histoire de chacun d’eux. Or on l'a vu, le patronyme de la famille est Zonzon: les histoires seront donc narrées sous le signe du loufoque, de l'espiègle, du grand-guignolesque et de la farce. Accidents stupides, morts navrantes, destins pathétiques et enlisements misérables jalonnent le parcours des rejetons. Un départ improbable à Albuquerque, du désherbant ingurgité, une capacité de divination, des suicides ne générant qu’indifférence, sont quelques unes des situations récurrentes qui traversent le récit.

Voilà pour le « roman », le côté manifeste de l’histoire.
Au niveau littéraire, cela se passe sur un autre plan. Kappeler construit une galerie, pas tellement de personnages finalement, tant ils sont caricaturaux et brossés à grands traits, que de types ou de baladins, comme les pantins de bois d’un marionnettiste. Ou mieux encore, comme des figurines: peintes de couleurs blafardes ou criardes, placées dans des situations-décors ou des petites boîtes. Kappeler écrit avec un ciseau à bois: ses coups sont à la fois précis et secs, ses figurines excavées et amochées. Car quand, par exemple, au début de l’histoire de Jan on lit «Jan aimait se lancer la tête la première contre des portes de garage en aluminium», c’est bien sûr l’instance narrative qui jette la tête de Jan contre les portes, et non pas le personnage lui-même, tant dans ce livre à la distance poussée à l’extrême les protagonistes n’apparaissent que comme jouets entre les mains de l’auteur/du narrateur.

Et il se lance dans un véritable jeu de massacre, s’en donne à cœur joie dans une sorte de noce à Thomas jusqu’à que ce que tout l’empilement s’écroule. Tour à tour, tous ces personnages en ramassent plein la tronche: blessures et mutilations ridicules, trépas grotesques, destinées minables, humiliations récurrentes. Toutes les figurines connaissent une fin abrupte; elles n’ont été façonnées et peintes, d’ailleurs, que pour ça. La plume de Kappeler est acerbe et désinvolte, oscille entre l’humour noir et le potache, le jeu littéraire à la Papous dans la tête et l’abécédaire cocasse. On a affaire à une maison de poupées que, en vilain frère – puisque le livre est dédié notamment à sa soeur – Kappeler, en master of puppets, s’amuserait à dégommer les unes après les autres. Des bourriques tournées en barriques ou vice-versa, des culbutos culbutés sans ménagement. Avec des moments drôles, un goût pour les formulations lapidaires et ramassées, ainsi: «Enfant, on le prit pour un poète. Adulte, on le considéra comme un demeuré.» Et d’autres moments qui tournent à vide.

Tout cela forme une sorte de jeu littéraire sans enjeu. Une abstraction ludique avec peu de matière: ne restent de ces figurines abattues comme au casse-pipe qu'une poussière de plâtre. Les personnages et situations sont des abstractions abracadabrantes. On ne trouve pas vraiment d’ambiance dans Dynastie, mais une mécanique narrative à nu. Pas de sérieux, mais de l’acharnement, y compris dans le fait de compléter l’alphabet. Ainsi, arrivant à la lettre O pour Oriol, le narrateur explique que «Lorsqu’on devient parents pour la quinzième fois, une certaine lassitude s’installe et l’émerveillement vous quitte»; cependant «Quelque chose cependant l’empêchait d’arrêter, quelque chose qui ressemblait à une petite voix intérieure et qui lui servait de guide et de rempart. Il irait au bout de son œuvre, même dans l’adversité».

Dans cette mosaïque, il y a par moments des liens et des échos entre les histoires, des figures reliées à leur parentèle. Malgré tout, le livre a beau être sous-titré «roman» en couverture, on a plutôt affaire à des variations sur un thème, à un exercice de style. Le livre est décousu et manque de corps: «Parfois, les choses s’imbriquent d’elles-mêmes. Là, ce n’était pas le cas. [...] Il dut ouvrir la portière côté passager pour grimper sur le marchepied et appuyer de tout son poids pour forcer la fermeture.» L'addition de ces destins peine en effet à engendrer un tout, la somme des parties se fractionne sans perte – tout comme les personnages sont fracturés et fracassés sans réel dommage.

Cela dit le livre est, on le sent, riche en doubles sens et en inversions possibles entre le niveau du narré et le niveau de la narration. Ainsi, le chapitre arrivant aux lettres Q et R, Quentin et Raoul sont évacués: «Les jumeaux furent les seuls enfants illégitimes. Personne n’en sut jamais rien». Et le narrateur de les ignorer en effet totalement, et de ne parler que de la rencontre entre leurs géniteurs.

Avec un sadisme humoristique, Dynastie met en scène l'abondante progéniture mise à nu par son célibataire, même.