Marathon, Florida
En s’engageant dans la police de Marathon, Norma Salvatore n’a qu’une idée en tête: découvrir ce qui est arrivé à son frère Alberto, journaliste écologique trouvé mort sur une plage de Floride cinq ans auparavant. Mais cette affaire trop vite classée a tôt fait de l’entraîner en eaux troubles, au cœur d’un trafic plus sinistre que celui du corail rose et dont les acteurs ne sont pas ceux qu’elle croyait.
Les bars chics et moins chics de Key West laissent alors place à des bistrots où s’ennuie une petite fille: l’histoire d'un crime devient celle d’une famille genevoise des années 1970.
Quel rapport entre ces vestiges d’une enfance un peu triste et l’enquête de Norma Salvatore? Cette folle course sur les ponts qui relient entre elles les îles de l’archipel des Keys, où a-t-elle vraiment commencé? Avec ce texte à deux entrées, véritable making-of littéraire, Carole Allamand nous invite aussi dans le laboratoire du romancier.
(Présentation du livre, éditions Zoé)
Rezension
Marathon, Florida est-il un roman policier ou une autobiographie? Il faudrait enquêter. Chronologiquement, les faits signalent qu’il s’agit d’abord d’un polar qui se transforme en autobiographie: sans doute le livre est-il autant l’un que l’autre.
Après une enfance idyllique dans la ville de Marathon, sur l’archipel floridien de Key West, la vie de Norma Salvatore est bouleversée par le décès de son frère, Alberto, retrouvé mort sur une plage isolée. Alors infirmière sur la côte Est, Norma quitte son poste pour s’engager dans la police de Marathon et rouvrir un dossier qu’elle juge trop vite classé par la police locale. Flirtant sur la désormais bien connue maxime du polar selon laquelle enquêter sur une affaire c’est aussi enquêter sur soi, le roman nous plonge dans la vie de l’officier Salvatore, sa solitude, la construction complexe de son identité au milieu d’un entourage déliquescent qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort d’Alberto. Au fur et à mesure que les secrets s’exhument, l’intrigue noue les trafics de drogue (mais pas seulement), les combats écologiques d’Alberto, la pesanteur d’un système policier et judiciaire traité avec réalisme et la vie nocturne d’une Floride tantôt hype et rutilante tantôt déglinguée par la stase sociale de l’Amérique middle class.
Le roman policier contemporain peut difficilement s’écrire autrement que dans une hésitation entre deux modes de représentation qui cohabitent dans l’imaginaire collectif: d’un côté le regard policé, hygiénisé et fonctionnel que les séries (mais certains livres aussi) portent sur le genre, de l’autre, une tradition plus roman noir qui appelle des portraits vitriolés ou cyniques de flics dépressifs et de criminels attachants. Comme d’autres, Marathon Florida ne choisit pas et propose une lecture qui se repolarise souvent: on se laissera surprendre par des personnages qui paraîtront parfois fonctionnels et sans épaisseur, mais seront soudain l’objet d’un vrai développement psychologique; idem pour l’enquête qui aura souvent l’air attendu puis étonnera, notamment lorsque le narrateur, volontairement déceptif, laissera en suspens des éléments qu’on croyait essentiels.
S’il y a toutefois un choix clair, c’est celui de la sobriété. Dans un paysage polar qui affectionne les complexités mystico-symboliques, les consortiums politico-économiques internationaux, les tueurs aux rituels toujours plus abscons et les quadruples renversements de situation, Marathon, Florida détonne. Rien de tout cela sous la plume de Carole Allamand qui préfère une trame claire et efficace, dont la neutralité est au service d’une description prenante de la Floride des années 2000. C’est l’une des vraies beautés du livre: rendre simultanément des portraits crus et des paysages en creux; une prose qui révèle sans artifice la beauté d’un imaginaire américain fait de jogging aseptisé et de mobile homes brûlés par le soleil.
Très didactique, la narration s’escrime à déjouer tout rocambolesque par un ton méta-romanesque des plus subtils: un policier mène un interrogatoire convenu, mais ce sont ses questions à lui que Norma interprète; de nombreux chapitres, à nouveaux déceptifs, se terminent in médias res, laissant le lecteur s’interroger sur sa propre immersion dans l’intrigue, tandis que la musique et l’image, dont on on use ostensiblement pour cacher des indices, finiront par révéler des preuves, etc.
C’est toutefois avec la seconde partie de Marathon, Florida que cette dimension méta-romanesque prendra tout son sens. En effet, à la surprise complète du lecteur (du moins s’il n’a pas lu la quatrième de couverture…), le roman policier s’interrompt brusquement et laisse place à une autobiographie découpée en fragments dans laquelle l’autrice raconte quelques souvenirs épars de son enfance genevoise. Et l’on n’entendra plus jamais parler ni de Norma Salvatore ni de Floride. Pourquoi alors une rupture aussi abrupte? Si l’idée est innovante, on pourra reprocher au livre son manque de générosité à ce sujet: les liens qui unissent les deux parties sont ténus, sinon infimes, et laissés à l’entière charge du lecteur.
L’un des enjeux est peut-être d’approfondir l’interrogation méta-romanesque, en transformant le lecteur en enquêteur. Le voilà à son tour chargé de faire la lumière, non plus sur les évènements de la fiction, mais sur sa fabrique: que trouver dans l’autobiographie qui explique l’écriture de la partie polar? Certains mots, devenus des mots-clés connus du lecteur, fonctionnent comme autant d’indices: on reconnaît dans l’enfance racontée de l’autrice des noms, des prénoms, des situations, des paysages ou des relations de pouvoir qui rappelleront l’enquête de Norma et les choix narratifs du premier segment. Ainsi, certains acronymes qui occupaient les enquêteurs floridiens font soudain écho à l’enfance de l’autrice. Selon le point de vue qu’on adopte, soit ils «deviennent» des personnages du roman, soit ils «étaient tirés» d’évènements réels. Habilement, la rupture de genre souligne aussi à rebours ce que l’écriture policière peut avoir de normé. Une fois à Genève, tout retrouve une épaisseur glauque, une fragilité dérangeante qui contraste avec les protagonistes américains dont la fictionnalité saute alors aux yeux: une expérience de la sortie.
Cette seconde partie n’échappe toutefois pas à l’impasse ontologique de la démarche autobiographique. Nulle expérience véritable de la fabrique du roman n’est possible ici, car la romancière contrôle les investigations du lecteur sur sa propre inspiration. Les souvenirs présentés comme véridiques sont toujours arrangés par l’autrice pour déclencher la transformation du lecteur en détective. En revanche, il y a bien un dispositif innovant qui rend la lecture-polar participative à un nouveau degré. En plus d’enquêter avec les personnages, nous nous interrogeons sur les liens entre leur fictionnalité et la narrativité que l’autrice donne à sa propre mémoire: un livre-expérience qui intriguera les amateurs des deux genres.
Carole Allamand, deren erster Roman La Plume de l’Ours mit dem Prix Pittard de l’Andelyn ausgezeichnet wurde, lässt einen Zweitling folgen: Florida, Marathon ist ein Krimi, der mit den Grenzen des Genres experimentiert. Die in zwei Teilen erzählte Kriminalgeschichte macht plötzlich einer Sammlung autobiografischer Fragmente Platz, die so raffiniert zusammengestellt ist, dass sie die Leserinnen und Leser dazu bringt, die Machart der soeben gelesenen Fiktion zu untersuchen. (Aurélien Maignant in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)