On vous attend
Les entendez-vous? Celles et ceux d’avant, à peine disparus ou encore bien présents. Parmi nous, quelle est leur place? Quelles traces laissent-ils d’un lien encore possible, d’un autre mode d’existence?
Avec On vous attend, Line Marquis et Céline Cerny rendent hommage aux fantômes et aux anges; elles tissent ensemble le fil à peine visible des paroles inachevées, des désirs inassouvis, des amours perdues.
Parce que les morts nous attendent et leur donner voix, à travers les mots et les images, c’est se consoler un peu, rêver beaucoup, dompter la peur peut-être.
Parce qu’entre ici et là-bas, il n’y a qu’un pas.
(Présentation du livre, éditions art&fiction)
Rezension
Lorsqu’on est confronté à la mort, le langage peut servir à combler le vide qu’on ressent, par des récits ou par des conversations où l’on doit prendre toutes les voix. Seuls les vivants ont le pouvoir de donner la parole à celles et ceux qui ont disparu. «Les morts ne parlent pas / Parlons pour eux», tel est le paradigme posé dans le texte poétique qui ouvre le livre d’artiste On vous attend. Les récits de Céline Cerny instaurent un espace où les vivants et les disparus entament un dialogue, racontent des histoires, chantent leurs regrets. Dans les peintures de Line Marquis, les personnages, rendus par aplats de teintes vives et contrastées, apparaissent non pas flottants comme des fantômes, mais intégrés à un décor, à un paysage, ou simplement à un fond coloré, et leur présence est intense, même quand ils reposent, immobiles. «Entre ici et là-bas, il n’y a qu’un pas»: yeux grands ouverts et oreilles attentives, ne craignons pas de le franchir, grâce à ce beau livre dont le titre est un appel, autant qu’un rappel.
Regrets, questions muettes, devinettes malicieuses, conseils, injonctions, souvenirs, attachement, déchirement, qui parle, qui écoute? On ne le sait pas toujours, sans que jamais le propos de Céline Cerny ne prête à confusion. Si les voix se mêlent, c’est parce que les frontières sont poreuses entre les vivants et les morts. La très grande force de ce livre réside dans de constants passages d’un monde à l’autre, par les textes comme par les peintures, qui n’entretiennent pas un rapport illustratif, mais entrent mutuellement en résonnance, fonctionnant comme des ouvertures ou des contrepoints. Les images ponctuent les récits, toujours avec à-propos. Les textes sont composés avec soin et imprimés en rose, ce qui leur donne une dimension picturale. Le format des peintures correspond au miroir de page du texte, parfois au prix d’un recadrage ou d’un découpage des compositions originales, et ce choix de mise en page contribue au sentiment d’une juste relation entre ce qui est dicible et indicible, ce qui est visible et invisible:
Tout est là sous nos yeux, quand le rideau se lève.
Et quand la parole fracassée ne franchit plus la barrière des lèvres, c’est à nous, n’est-ce pas, petits vivants, c’est à nous d’ouvrir la bouche et de vous dire, de vous dire encore, les mots qui sont restés.
Mort qui fait peur, mort qui délivre, mort violente, mort injuste, mort dont on revient peut-être, conservant dans les yeux le reflet de notre âme ancienne, mort qu’on attend, mort qu’on retient, mort qui prend trop de place, mort qu’on frôle, qui nous frôle, mort qu’on se donne à soi-même, mort qu’on s’efforce de faire reculer, mais qui est malgré tout inévitable. À ces réalités, Céline Cerny et Line Marquis confèrent une densité onirique qui réconforte. Avec tact, elles évitent toute sensibilité et mièvrerie déplacées, sans pour autant recourir à des euphémismes. Dans les peintures, pas de demi-mesure. La mort, avec un sourire radieux, ouvre le bal dans un salon dallé de noir, les squelettes semblent être des enfants déguisés, ils portent des slips jaune, rose et bleu, et si plusieurs personnages, allongés ou debout, ont les paupières closes, d’autres ont le regard intensément présent – il y a même un garçon tout de rose vêtu qui nous lance un clin d’œil.
Très beau et très émouvant, le poème intitulé «Je regrette» est dédié à Geneviève Castrée, dessinatrice, poète et musicienne québécoise décédée d’un cancer à trente-cinq ans, alors que son premier enfant n’avait que dix-huit mois. Deux autres textes ont été inspirés par des œuvres dont les références nous sont données explicitement, notamment un conte tiré du Décaméron de Boccace. Si les morts nous manquent, si nous souffrons de leur absence, leurs créations constituent un héritage dans lequel nous puisons sans cesse, consciemment ou inconsciemment. «Les morts qui nourrissent la terre, la terre qui donne les fleurs…», déclare le je qui, dans «Cet attachement aux fleurs», évoque son désarroi, quand à la fin de l’été qui a suivi la mort d’un être aimé, il a vu toutes les fleurs se faner, et qui, au printemps suivant, s’émerveille de la blancheur des fleurs d’amandiers et se demande si cette floraison ne serait pas une manière de célébrer la mort, d’en contrecarrer la noirceur. C’est sans doute par de tels constats que On vous attend ne paraît jamais attristant. Tout s’inscrit dans un cycle immuable, la mort peut être fertile, par les lois de la nature, mais aussi grâce à la mémoire humaine, qui avec amour conserve et transmet, imprimant «au monde un sillon continuel dont les visages des vieilles personnes sont les traces les plus fragiles».
Les textes de Céline Cerny traitent du chagrin que provoque la perte d’êtres proches, mais aussi du sentiment d’incompréhension et de révolte que suscitent les maladies, les assassinats, les suicides, les tortures, les viols, la guerre. Ils résonnent comme des chants, dans lesquels un hommage est rendu aux morts, à tous les morts de la terre. Cet acte est absolument nécessaire, il comble un espace vide, il apaise, il nous rattache à ce qui n’est plus, qui nous relie les uns aux autres.
Entre les morts et les mots, il n’y a que des rrrr qui viennent gratter la terre et graver dans les corps vivants les traces de celles et ceux d’avant.
Entre les morts et nous, il y a désormais l’écriture sensible et véridique de Céline Cerny, ainsi que l’imaginaire singulier et joyeusement coloré de Line Marquis. Les deux autrices nous rappellent que nous devons nous souvenir de celles et ceux qui nous ont précédés, redessiner les lignes de force de nos paysages intérieurs afin d’y accorder une place à la mort, faute de quoi nous serons en proie à une agitation stérile, tels des oiseaux se cognant aux vitres.
Céline Cernys dichte und feinsinnige Geschichten und Line Marquis kontrastreiche Bilder beschäftigen sich ohne Pathos mit dem Tod; Text und Bild treten in den Dialog und schaffen einen Raum, in dem die Lebenden und die Verschwundenen einander antworten, Geschichten erzählen, ihr Lied des Bedauerns singen. Die Autorin und die Künstlerin verleihen der Realität des Todes eine wohltuende, träumerische Dichte. Wir wissen nicht immer, wer spricht, und wenn die Stimmen verwechselt werden, liegt das daran, dass die Grenzen porös sind. Nur die Lebenden haben die Macht, den Toten eine Stimme zu geben, die Konturen ihrer Körper neu zu zeichnen – ein notwendiges Unternehmen, das uns mit denjenigen verbindet, die nicht mehr da sind, und das uns untereinander verbindet. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Übersetzung Ruth Gantert)