Sans Silke

Silke se souvient du temps passé à La Favorite alors qu’elle avait dix-neuf ans et s’occupait chaque fin d’après-midi de la petite Ludivine. Embrasser les arbres, apprendre à voler comme les oiseaux, dormir à la belle étoile, neuf mois durant, toutes deux auront vécu côte à côte dans un monde onirique, en marge des parents de la fillette absorbés par leur relation exclusive.
Avec ce nouveau roman, Michel Layaz poursuit son exploration des failles familiales. Il attrape avec précision les gestes d’une enfant qui s’arcboute de joie après un coup réussi au billard, qui se caresse les épaules de satisfaction lors d’un moment d’intense concentration et dont les mots peuvent rappeler ceux des meilleurs poètes: «J’ai envie de larmes».

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Comme une tâche de cambouis

von Louis Vodoz
Publiziert am 28.02.2019

La Favorite, c’est une grande maison, bien rangée et toute propre. Les habitudes y sont réglées comme du papier à musique: le matin la mère part à sept heures, le soir le repas est servi à dix-neuf heure trente et Ludivine se couche une heure plus tard. Chaque objet, méticuleusement choisi, est à sa place. Les parents aiment le calme et l’ordre de manière maladive. Il y a un billard mais il est interdit d’y jouer parce que le tintement des boules est trop bruyant.

Cependant, Ludivine ne s’accorde pas à cette organisation: sa mère la décrit comme «endormie» parce qu’elle ne suit pas bien à l’école. L’enfant refuse le monde aseptisé de ses parents, les idéaux qu’ils essaient de préserver. Elle aime le bruit des oiseaux, se serrer contre le tronc des arbres, escalader les toits ou encore toucher la tête des vaches. Il faut remédier à cette attitude, il faut redresser ses notes et la cadrer, estime sa mère, ce sera la mission de Silke, jeune étudiante engagée dans ce but et narratrice du roman. En échange, elle sera logée à la villa et généreusement rétribuée. Elle remarque rapidement une ambiance étrange dans cette belle maison: la relation fusionnelle des parents ne laisse que très peu de place à leur enfant. Ils peinent à partager ses joies et à cerner ses besoins. Dans leur relation égocentrique en quête de perfection, Ludivine a l’air d’une vilaine tache de cambouis sur une chemise blanche.

Silke, attentive et sensible, tente de combler la solitude de Ludivine. Elles se plaisent et engagent une relation puissante. Pour échapper à la pureté autoritaire de La Favorite, les deux compères se lancent dans des aventures afin de donner du relief à ce quotidien sans saveur. Avec fantaisie, elles créent des mondes plus joyeux, elles dessinent de nouveaux animaux, elles partent camper dans la nature, elles écrivent des chansons.

Si les parents sont peu attentifs à Ludivine, c’est notamment parce que la pratique artistique du père prend beaucoup de place au sein de la famille. Il travaille seul dans un atelier à l’étage de La Favorite. Sa femme, convaincue de son talent, lui apporte un soutien indéfectible. L’homme donne tout pour son art, qui ne lui rapporte rien. Il est même critiqué à plusieurs reprises par Silke pour la posture romantique qu’il se donne, par exemple dans cette scène qui révèle le contraste identitaire entre lui et sa fille:

À contrecœur, nous avons rangé cible et fléchettes et nous nous sommes repliées dans la cuisine. Drapé de noir, le père se préparait du café, sérieux comme s’il avait eu en mains le gouvernail d’un esquif en pleine mer. Ludivine n’a pas pu se retenir de répéter encore une fois le Next Player, essayant d’expliquer à son père l’inexplicable. Elle aurait souhaité enclencher le jeu et lui faire entendre la voix. Le père l’a retenue. Malheur à l’enfant qui tape contre la muraille des affres de la création!

Malgré les grands airs que l’artiste se donne, ses œuvres ne sont pas exposées, encore moins achetées. Silke, après avoir visité son atelier, déclare qu’il n’y a pas de vie dans ses tableaux, que ça manque de sensations. Angoissé, le peintre a besoin de reconnaissance, qu’on légitime son art. La mère, elle, est fascinée et convaincue du talent de son mari. Elle l’encourage dans sa quête en organisant des dîners mondains pour exhiber ses œuvres. Toujours sans succès. L’incompatibilité entre le monde vivant et fantaisiste de Ludivine et l’idéal de perfection morbide des parents peut être lue comme une mise en scène de différentes visions de l’art. Le père incarne le topos de l’artiste maudit sans cesse en quête de l’inspiration divine, replié sur lui-même. Toutefois, cette posture est tournée en dérision: il recherche un statut social d’artiste, il essaie de se vendre dans des repas-cocktails guindés, il veut à tout prix exposer. En opposition, il y a l’art de vivre de Silke et de Ludivine. Elles sont sensibles aux odeurs, aux matières, aux textures des voix, au sifflement des oiseaux. Dans une prose qui mobilise abondamment les sens, Michel Layaz se place du côté de la vie et des roulades. Entre les lignes, il plaide pour un art vivant, un art qui frétille sous les stimulations de la nature.

Sans Silke explore avec beaucoup de minutie les petits drames du quotidien créés par la difficulté de se comprendre. Des malentendus arrivent par ci ou par là et puis, doucement, creusent des gouffres infranchissables entre les gens. Le roman pose des questions qui résonnent encore en fermant le livre: comment faire cohabiter des mondes que tout oppose? Comment faire pour que l’amour soit compréhensif et non pas oppressif?

Malgré sa délicatesse, on reprochera à ce livre des personnages trop figés dans leur certitudes et dans leurs rôles: ils manquent d’aspérités et de surprises. Certaines scènes frôlent un effet de caricature un peu maladroit. Si les intentions des personnages ont le mérite d’être claires, elles manquent de nuance, à l’image de leurs relations: celle entre Ludivine et Silke est si idyllique qu’elle relève parfois du cliché. Est-il possible que des personnes se comprennent pleinement, sans l’ombre d’une dissension? Et que d’autres parlent des langages entièrement incompatibles? L’intrigue devient de fait prévisible, même si ce n’est pas une raison pour la dévoiler ici. Certains lecteurs regretteront qu’on les prenne trop par la main au fil des pages. Malgré ces faiblesses, le livre retranscrit la beauté des choses simples avec poésie. Il rappelle les bonheurs enfantins qui ne doivent pas disparaître, comme le plaisir de toucher une écorce d’arbre ou de se rouler dans la neige. Michel Layaz nous invite à nous arrêter un moment, à regarder, à écouter les autres, et aussi les oiseaux.