Le Périmètre intérieur
Genève, en vingt-huit lieux revisités, est la trame d’une cartographie intime, de l’enfance à la paternité; un parcours tracé avec virtuosité par une écriture subtilement évocatrice.
La ville, je ne peux pas dire que je l’aime davantage aujourd’hui que dans les premiers temps, quand je la découvrais, route des Acacias. Je la vois moins, différemment; je l’ignore mieux. Qu’il est libérateur, pourtant – qu’il est délicieusement bon –, qu’il est prodigieux, même, de la voir par instants à travers d’autres yeux que les miens.
(Présentation du livre, éditions d'autre part)
Rezension
Ne pas raconter sa vie, mais élaborer un récit constitué de scènes qui ont pour cadre des quartiers ou des logements genevois et les présenter par ordre chronologique; le narrateur précise d’emblée qu’il ne parlera que «sous les dehors des endroits» auxquels il a été confronté, tout en évoquant les sérieux soupçons qu’il éprouve au sujet des influences néfastes qu’auraient exercé sur lui ces lieux. Si le périmètre est une ligne qui délimite le pourtour d’une surface, comment définir le périmètre intérieur? Au sein de l’espace public se construit l’espace privé de nos vies, et Marc van Dongen explore cette zone frontière, située entre décor urbain et psychisme, passant de la description des rues qu’il a parcourues, des appartements qu’il a habités, à la remémoration d’événements, de sensations, de sentiments, dressant ainsi, sans complaisance, ce qu’il appelle une «cartographie de l’espace privé». Il réfléchit à la manière dont la structure et l’esthétisme d’une ville peut nous influencer au quotidien, au fait que notre état d’esprit agit sur nos perceptions, et aussi, de manière extrêmement subtile, il nous renvoie au passage du temps: on ne peut pas remonter dans le passé, mais on peut parcourir, pour autant qu’ils n’aient pas trop changé, les lieux où l’on a vécu et où nos souvenirs semblent implantés. Et même si, pour le narrateur, évoquer ces endroits ainsi que les joies et les peines qui s’y rattachent est par moments pénible, il s’avère que c’est une nécessité: «Car si je fermais les yeux sur ce spectacle qui m’est échu, il me semble que je serais alors moi-même frappé d’irréalité […].»
Son approche est méditée, raisonnée, mais également fondée sur une sensibilité exacerbée, une capacité d’empathie, ainsi que sur un instinct animal. Il s’interroge à plusieurs reprises sur la nécessité de s’exprimer, et parfois, avec une certaine malice, il dérobe certains pans de son passé: «Je n’ai pas la moindre envie de parler des lieux de l’enfance, je ne me repasserais un tel film pour rien au monde.» Il n’a aucune intention non plus de parler des lieux du travail, qu’ils soient passés ou actuels. Il revendique le droit d’en dire le moins possible, ou même de ne rien dire: «Je me dois d’être clair: l’idéal, je pense, serait d’exercer le droit de se taire, de faire valoir le privilège du silence, d’accéder à un état de compassion silencieuse à l’égard de ce qui souffre, désire et meurt, de jouir d’une intelligence sensorielle et muette des choses, comme une bête.»
Comme le titre déjà le suggère, le récit s’inscrit dans une constante tension entre des éléments opposés; les descriptions de l’espace public alternent avec un récit intime et autobiographique, tandis que les confidences sont tantôt offertes avec franchise, tantôt pudiquement évoquées, voire escamotées; ces élans antagonistes, cette ambivalence, trouvent une résolution paradoxale: «Pour tout dire, j’aurais plutôt l’ambition d’arriver à me taire une fois pour toutes, je le répète, quand bien même cela serait par la voie volubile de l’écrit.»
Chaque chapitre a pour titre un nom de lieu, et comme c’est le cas notamment pour «le stade du bout du monde», mais aussi par exemple «la rade», ces appellations sont pourvues d’une «magie lapidaire» et évoquent ces endroits «mieux que ne le ferait toute glose confuse». Est-ce un hasard si c’est «rue Lamartine» que, depuis la fenêtre d’une pièce aménagée provisoirement en studio, le je, observant les arbres du parc Geisendorf, tombe dans une méditation mélancolique sur «l’ombre des choses» qu’il s’efforce de percevoir comme «le prolongement du vivant»?
Il arrive que l’écriture soit entravée par le choix que l’auteur a fait, c’est-à-dire traiter de lieux vides, laids, accablants. Mais finalement cette contrainte qui plonge le je dans l’abattement, apparaît comme ce qui rend possible l’expression, comme ce qui la libère:
Il est peut-être étrange d’écrire un texte pour dire combien on trouve son sujet inintéressant, mortellement ennuyeux même. Or il y a selon moi quelque chose de comique dans cette proposition, bien qu’elle soit couplée à une sorte de désespoir concret (puisque je prends part à cet ennui, à n’en pas douter). C’est que ce choix invalide le récit au sein même du récit, en cela qu’il expose son moteur paradoxal: l’impossibilité à éprouver de l’intérêt pour ce qu’il y a à raconter, sachant qu’il n’y a rien d’autre à raconter, je veux dire rien qui convienne.
Lorsque la réalité est pauvre, si pauvre que le je ne peut que s’en plaindre, c’est dans cette «expérience asséchante du monde» qu’il trouve sa mesure: il s’autorise alors à décrire les choses les plus banales et les plus dérisoires, soit celles qui malgré tout le captivent, sans que personne ne puisse lui reprocher de «dire l’insignifiance». Cependant, dans Le Périmètre intérieur, rien n’est ennuyeux, rien ne laisse insensible, au contraire, car le regard que le narrateur porte sur le monde et sur lui-même est attentif aux plus infimes fissures et frémissements, et le récit – car il y en a bien un, même si la contrainte sur laquelle il se base vise à l’invalider – est captivant. Grandir, s’ennuyer, se mettre à l’épreuve, expérimenter ses limites, être ivre, avoir un accident, déplacer sa commode, tomber amoureux, être quitté, déménager, retomber amoureux, fumer à la fenêtre, se marier, avoir un enfant… autant d’épisodes qui sont en quelque sorte imbriqués dans les lieux où ils ont été vécus, et le récit entrelace descriptions et événements, rendant compte de «la poésie de l’ordinaire» tout en élaborant un discours réflexif sur le procédé qui le fonde.
Dans les derniers chapitres, la vision du je est transformée par le regard que son enfant porte sur les endroits où il est d’abord transporté dans sa poussette, «yeux écarquillés, fixant des choses très précises», ou semblant se perdre dans la contemplation de choses floues et lointaines, puis parcourant lui-même la ville au gré de ses «passions versatiles», tandis que son père l’accompagne, ravi «de ne plus être à soi, de ne plus s’appartenir des heures durant». Grâce à la curiosité et la vivacité de ce petit compagnon, les rues se colorent, s’animent, deviennent terrain de jeu, laboratoire, et le père confie sa joie de voir désormais la ville «par instants à travers d’autres yeux que les [s]iens». C’est aussi l’expérience que la lecture de Le Périmètre intérieur nous offre: voir à travers un autre regard.