Pardon pour l'Amérique

«Chaleur. Mouches. Puanteur. Pylônes d’autoroute. Zonzon du trafic. Des graffitis, un crâne punk et la signature Atomik, accompagnée de trois lettres entrelacées, MSG, le gang en vogue à Miami. Un espace rectangulaire volé sur le terrain vague, délimité par des palmiers en pot, une clôture et un portail en bois. Un cimetière clandestin pour travailleurs des champs. Au fond, un tas de sable, des pelles, des pioches en vrac. Une tombe, la dernière creusée, affaissée par les récentes pluies de l’ouragan Irma. Une croix sculptée, couverte d'entailles sur les bords, comme les crosses de revolver dans Lucky Luke. Par terre, une couronne de roses artificielles.»

(Philippe Rahmy, Pardon pour l'Amérique, Gallimard, La Table ronde)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 06.11.2018

Il s’agit, pour le narrateur de Pardon pour l’Amérique, d’«un défi lancé aux projets raisonnables»: prendre la route, se confronter à la réalité brute, contrastée, de l’Amérique, avec le projet de rencontrer des personnes innocentes qui ont été incarcérées puis libérées. On ressent, chez ce voyageur singulier qui souffre depuis son enfance de la maladie des os de verre, une frénésie à s’élancer au-devant de la vie d’un pays dans toute sa démesure, une avidité à absorber ce qui frappe ses sens, une extrême empathie pour celles et ceux qu’il rencontre, et une réflexion incessante sur les raisons qui le poussent à se jeter dans cette expérience, ainsi que sur la manière de la restituer, dans une tension paradoxale entre récit véridique et fiction:

Une histoire se dessine sur la ligne que je trace lors de mes déplacements, nord, sud, est, ouest, dans tous les sens, collectant des témoignages, m’en tenant aux faits, portés par l’esprit d’exactitude, une histoire inventée de toutes pièces jusqu’à ce que la réalité révèle une profondeur, trouve sa fiction, à force d’insister sur les motifs dictés par la géographie, les rencontres sans lendemain auxquelles la littérature promet un futur.

Il se réfère à Truman Capote, qui a rencontré des assassins condamnés à mort et qu’il considère comme «le père du roman-vérité», à Hanna Krall, «mère du reportage moderne, à savoir résolument impartial», qui rend compte avec simplicité et «un amour sans faille pour les êtres humains» de leurs routines quotidiennes, et enfin à la photographe Germaine Krull, qui a parcouru Paris à la recherche d’un visage «qui serait capable de raconter une histoire universelle» sans qu’aucun mot ne soit nécessaire, mais qui n’a pas réussi à capter «la moindre image à même de satisfaire ses attentes» et qui a finalement photographié des bâtiments. Ces trois quêtes diffèrent tout en se rejoignant dans leur aspiration à saisir quelque chose du monde réel, ce qui est aussi l’un des buts poursuivi par le narrateur:

Incapable d’analyser la société américaine, je veux la rencontrer. La rencontre suffit. Elle se produit hors littérature. Elle en exige l’oubli, la métamorphose de l’observateur en acteur, puis de l’acteur en semblable.

Ce désir d’immersion et l’intensité de certaines entrevues remet par moments en question la nécessité, voire même la possibilité, de l’écriture, mais seulement par intermittence, puisqu’au final le récit qu’on lit est substantiel, cohérent, riche des contradictions inhérentes au projet démesuré de Philippe Rahmy. Dans ce voyage, il se confronte aux opprimés, à ceux qui sont prisonniers, que ce soit par leur condition sociale, par condamnation juridique ou à cause de leur santé mentale ou physique; il pense qu’il n’y a pas de «différence majeure entre ces deux modes d’enfermement, dehors ou dedans». Fatigue, doutes et bien-être alternent. «Mon dos me lâche. Mon projet patine. […] Concentré de gâchis», se plaint-il suite à une série de rendez-vous manqués, tandis qu’après une soirée passée en compagnie de vétérans qui l’ont accueilli sur leur banc parce qu’il se déplaçait en fauteuil roulant, il constate: «Jamais depuis lors, je ne m’étais senti aussi bien, saturé d’images colorées, parfait alliage de justesse et de trivialité.»

Il roule, des heures et des heures, et soudain, au moment où «un insecte ricoche sur la vitre» de la voiture, il se sent basculer:

S’il m’était possible de dire quand j’ai glissé de ma vie dans une autre, d’une réalité dans une autre, de l’écriture dans l’affirmation muette du quotidien, alors, c’est à cet instant. À cet instant, je tombe amoureux de l’Amérique.

Il se sent vivant, dans ce pays immense et dans cet amour «contraire à la littérature»:

Cet amour s’approche à mesure que l’écriture me fuit. Bientôt, il sera là, à ma porte, dans mon lit, comme un poisson mort, et je n’aurai que le désir de le serrer, de le mordre pour vivre enfin la vie dont j’ai été privé par la maladie, une vie en petit, compensée au moyen du langage.

Vivre et écrire sont-ils inconciliables? L’écriture n’est-elle qu’une compensation aux limites imposées par la maladie? Le narrateur s’exaspère de sa propension à prendre des notes et à rédiger: «Plus le temps passe, plus l’écriture m’encombre. Je voudrais la jeter au fossé, libérer l’espace qu’elle occupe pour être à l’écoute, pour accueillir d’autres histoires.» Il imagine qu’il serait davantage présent au monde s’il n’écrivait pas, s’il se contentait d’être réceptif. L’un de ses personnages déclare qu’«aucune histoire ne mérite d’être racontée», mais le narrateur croit malgré tout que la littérature peut contrebalancer la souffrance, puisqu’il écrit après avoir travaillé dans une plantation de tomates, alors qu’il contemple les ouvriers agricoles épuisés:

Et cette cargaison humaine, j’en suis le témoin impuissant, moi qui voudrais sauver ces gens de leur enfermement, non pas couper leurs chaînes, mais leur offrir ce que m’offre la littérature, le pouvoir de m’absenter.

Il estime qu’il existe des similitudes entre «l’immobilité quasi permanente» que la maladie lui a imposée durant des années et «le calvaire d’un innocent» emprisonné à tort, ou la souffrance des travailleurs exploités. C’est la même injustice qui s’abat sur des êtres humains et les condamne. La liberté de mouvement, la possibilité de choisir dans quel espace on se meut, sont essentielles: «Me suis-je jamais senti aussi vivant que sur cette route qui ne mène nulle part, mais que j’emprunte chaque jour entre mon motel et la prison […]», écrit-il avec exaltation, alors même que les rencontres dans le parloir sont éprouvantes. Mais c’est peut-être justement en se confrontant aux souffrances d’autrui qu’il peut le mieux accéder à ses propres émotions: «Je cherche ma voix et je la trouve là où ça tremble, grince, gémit.» Car au final, malgré tout ce que le narrateur écrit sur son désir de se libérer de l’écriture, c’est le pouvoir fascinant de la littérature, celle qui se nourrit de la réalité et non pas de l’imagination, qui est affirmé, un pouvoir qu’il a découvert très jeune, en particulier grâce à une jeune fille qui lui faisait la lecture quand il était alité:

De livre en livre, je ne désespérais pas d’être un jour ébloui par une vérité si poignante qu’elle me ferait oublier mon corps. […] Il me devint clair, à écouter Gaby, que je n’étais pas malade, que les médecins et ma mère avaient tort, eux qui voulaient me protéger. J’étais en pleine forme et plus fort qu’ils ne le seraient jamais, vivifié par la douleur.

La littérature délivre de la souffrance physique, elle rend lucide et donne la force de vivre, et dans Pardon pour l’Amérique, elle est revigorante, elle donne vie et parole à des êtres humains, elle nous les rend proches, dignes, précieux, grâce à la passion et à l’absence de fausse pitié dont fait preuve le narrateur, dans une langue dense et toujours juste.