Oostduinkerke
Assise. La dune dans mon dos et devant – brune et cavalière – la mer du Nord. Je crois que c’est comme ça qu’il me faut commencer mon récit. Avec ces phrases, cet incipit. On dit que les premiers mots ont de l’importance. Je ne sais pas quel est l’intérêt des miens. Ils plantent les racines d’un décor – le sable, l’eau et le sel. Ils ne disent pas grand-chose d’autre que mon corps allongé dans les dunes. Je regarde le ciel. Il est bleu. Bleu opaque et lisse. Bleu d’été. Bleu insolent. D’habitude, on ne décrit pas le caractère des couleurs. Le bleu est indigo ou marine, un point c’est tout. Mais peu importe. Un ciel d’été en Belgique, il faut lui donner de la substance. Il est trop rare pour être coincé dans des mots vides – ou pire : dans le silence.
(Présentation du livre, éditions de l'Aire)
Rezension
Oostduinkerke, publié aux Éditions de l’Aire, est le premier roman de l’auteure belgo-suisse Claire May. Au bord de la Mer du Nord, une jeune femme suisse d’une trentaine d’années, Emma, passe ses vacances seule dans la maison de vacances de son enfance, l’Apicule. Entre de longues promenades à vélo, cheveux au vent dans les dunes, Emma fréquente le tea-room Rubens tous les après-midis, perpétuant les rituels de la famille. Elle aime s’y attabler pour observer longuement le bal des touristes et des mouettes. C’est là qu’elle fait la connaissance de Charles, éclatant de sourires, aussi blond que le ciel d’Oostduinkerke est gris. En marge d’une histoire d’amour naissante, un drame familial se prépare.
Ce premier roman rend hommage à un lieu dont la beauté semble peu évidente. On ne vient pas dans ce village de bord de mer à l’architecture simple et brutale si l’on est en quête d’esthétisme. Malgré un toponyme à la prononciation laborieuse, l’endroit n’est pas dénué de poésie: en néerlandais, Oostduinkerke signifie «église des dunes de l’est».
Et puis au nord: la mer. Verte, grise, beige et les bandes blanches de l’écume dans le mouvement des vagues. Le bruit sourd des masses d’eau déplacées. L’horizon plan qu’on devine courbe en se rappelant que la Terre est ronde. Et le ciel impassible au-dessus de la scène. Des mouettes passent périodiquement, elles ne vont nulle part, volent sans but. Quand la marée est basse, la plage est immense. La mer retirée laisse des lagunes au milieu des bancs de sable. Une passerelle de bois à même le sol progresse en direction de l’eau, comme une langue, elle cherche le sel. De part et d’autre, des petites cabanes peintes que l’on loue à l’été. Et puis des humains bien sûr, qui habitent le paysage autant qu’ils le peuvent. Mais on ne peuple pas aussi aisément une telle immensité. On n’est toujours que des taches le long de la plage, tantôt immobiles, tantôt en mouvement. Voilà ce qu’on voit depuis l’Astridplein: l’humain à sa juste mesure.
La forte picturalité de ces descriptions foisonnantes confère au roman un caractère presque impressionniste. L’auteure convoque une foule de détails qui sont patiemment énumérés par le biais de propositions accumulatives, parfois interrompues ou complémentées par des incises. La liste apparaît alors comme un moyen pour repousser les limites de la description. Claire May, qui est étudiante en médecine, ne se contente pas seulement de rendre compte de ce qui est visible, mais elle s’obstine à une exhaustivité impossible, en allant parfois jusqu’à disséquer méthodiquement atmosphères, paysages et personnages de son roman.
Il restait juste le bruit du vin qui passe dans la gorge, la mécanique subtile de l’anatomie humaine: mouvement de langue, contraction des muscles, ouverture de l’œsophage et péristaltisme menant à la panse.
Le récit est construit autour de la rencontre de deux personnages que tout semble opposer, Emma, la narratrice, et Charles. Déçu par l’inanité de son engagement politique rebelle, d’ailleurs peu compatible avec les idéaux libéraux de son père, Charles décide, suite à un incident familial, de quitter la banlieue bourgeoise de Berlin pour la quiétude des côtes belges, où il espère mener une vie plus simple, libre de toute contrainte. Charles, «taillé dans la chair et les rires», séduit autant qu’il agace par son ton paternaliste et ses formules moralisantes: «Questionner ses origines est un acte de courage mais avant tout une nécessité». Il reproche justement à Emma de «vivre ex-nihilo», c’est à dire de ne vivre qu’en fonction de ses propres «tornades intérieures», de n’être la descendante de personne, d’être détachée de l’Histoire et donc de l’actualité.
Vivre ex-nihilo. La tournure était jolie. [...] J’avais en moi un sentiment de vide mais je n’avais pas imaginé qu’il puisse être l’indice d’une désillusion plus générale, un spleen moderne – quelque chose dans ce goût-là. Je me pensais indépendante de mes contemporains. Individualiste sans comprendre pourquoi.
Emma en est pourtant convaincue: c’est dans l’itération que naît le souvenir. Ses journées à Oostduinkerke se répètent inlassablement: tous les après-midis, elle se rend au tearoom Rubens, où elle boit un cappuccino, ou une bière selon son humeur, puis elle reste immobile, observe le vide et tente d’exister. Le matérialisme philosophique d’Emma l'empêche d’avoir peur de la mort. Dans le roman de Claire May, le suicide de la protagoniste n’est pas à craindre. Il est ici question d’une autre mort, non pas humaine. Plutôt celle d’un morceau de vie.
La nature et le temps nous rendent anonymes. Le sacrum, l’aorte, le pancréas deviennent une matière inerte – nos noms aussi, inertes dans l’oubli. Os rongés, particules de calcium, de carbone et d’azote : tout ça, c’est encore un peu de nous. Alors je me suis dit que je ne craignais pas la mort. Je serai encore là, dans cette terre, dans la sève des arbres, écorce dans la patte du pigeon qui chante. Le matérialisme est une pensée lumineuse entre les tombes.
La mémoire, qu’elle soit historique, familiale ou individuelle, est un thème central du roman. Tout est prétexte à l’évocation de souvenirs. Les habitudes et les objets, bien sûr, mais aussi les goûts et les odeurs: « les sens primitifs se souviennent de notre passé jusque dans la fourrure des bêtes que nous fûmes.» La madeleine de Proust de la protagoniste, c’est l’Apicule, la maison de vacances bâtie par son arrière grand-père. C’est là qu’elle a planté racines. Ce lieu rattache Emma à son histoire et fait partie intégrante de son identité, jusque dans son prénom d’origine germanique qui veut dire «maison».
Je sais que l’Apicule est pour toi une particule élémentaire. Un monde intrinsèque. Ton identité. C’est avec elle que tu t’es bâtie – amas de pensées et de peau – avec elle que tu vis, que tu oses user du ‘‘je’’ et du verbe ‘‘être’’. Avec elle que tu dis ‘‘Emma’’.
Cette vieille et charmante bicoque qui a traversé les âges semble pourtant bien fragile face au danger du «il faut vivre avec son temps». L’Apicule est en effet mise en péril par la vente des parts de l’un des propriétaires, puis son rachat par un cousin qui souhaite faire de ce lieu une source de profit. Emma éprouve une nostalgie douloureuse face à la disparition imminente d’un patrimoine familial qui n’est pas seulement matériel. La solution apparaît souvent où l’on ne l’attend pas. C’est Charles qui, virant sans cesse de la douceur à la brusquerie, de la présence à l’absence, toujours extrême, aussi bien dans les rires que dans les idées, trouvera le moyen de réduire ce projet en cendres avant que les bulldozers n’outragent la mémoire familiale. Il veut ainsi aider Emma à se construire «des repères plus solides que les briques d’une maison, des ressources qui ne craindraient aucun bulldozer, aucun acte notarié». Son manichéisme suffit-il vraiment à faire de lui un innocent?
Un homme a décidé de te brûler, Emma. Pourquoi? Parce que la terre que tu as choisie est trop boueuse, les herbes sont folles, la douche irrévérencieuse, le poêle crachote péniblement des flammes dans l’humidité lourde. Parce que le tableau de Jacques est désormais une vieillerie, tout comme la radio, la lampe en céramique, le tissu vert pomme du canapé et la nappe cirée – qui met encore une nappe cirée sur la table de salon? Parce qu’on ne trouve dans cette maison qu’un bric-à-brac, un ramassis de choses – et c’est ici un mot laid que ce ‘‘choses’’. Tout est vétuste dans l’Apicule, or il faut vivre avec son temps.
Dès les premières pages du roman, l’acte d’écrire est explicité et la narratrice ne s’en cache pas: «J’ai pris la plume pour décrire le monde tel qu’il est – c’est ma seule ambition.» L’écriture apparaît alors comme un moyen de faire survivre la mémoire, individuelle ou collective, mais aussi de se raccrocher à l’Histoire. Ne pas vivre avec son temps, mais dans son temps. Prendre position pour ne plus vivre ex-nihilo, mais devenir «partie prenante, impliquée dans les élans, les dérives et les vertiges de notre siècle – quitte à en vomir.»
Dans les dialogues, ou quand l’un des personnages monopolise la parole, parfois pendant un chapitre entier, l’absence de marques typographiques claires atténue la polyphonie du roman et les voix s’entremêlent habillement. Si l’auteur prétend ne pas s’être inspirée du grand roman de Flaubert, si ce n’est pour les noms de ses protagonistes, on ne peut toutefois s’empêcher de reconnaître dans l’écriture sensible et juste de Claire May une tendance flaubertienne aux élans contenus et aux descriptions exhaustives. Chaque parole est mesurée, choisie avec soin dans une préoccupation esthétique constante, presque obsessionnelle. Les formules sont originales et brillantes, même si l’on frise parfois la surécriture - une innocente pédanterie, dont on ne tiendra pas rigueur, ces quelques rares maladresses n’atténuant en rien le charme du premier roman d’une auteure prometteuse.