Des jours meilleurs

Où est le père qui m’emmenait, juchée sur ses épaules? Mes cuisses ont en mémoire la douceur des boucles de cheveux qu’elles encerclaient; mes mollets, la vigueur des mains qui m’arrimaient tandis que je tendais les doigts pour toucher les nuages. La première manif dont je me rappelle est en faveur du droit à l’avortement. La place Neuve est noire de monde, Papa et Maman, ravis. Ma soeur Juliette et d’autres gamins se disputent les banderoles. Combien y en a-t-il eu, de ces chevauchées à travers Genève, entourées de slogans? Les Rues Basses étaient notre Croisette, Juliette et moi, les princesses du palais Pitoëff.
Le temps a lézardé la complicité qui liait Raphaëlle et son père. Celui-ci ne reconnaît plus la fille qu’il a élevée dans l’esprit des années septante. Raphaëlle n’a-t-elle rien gardé de l’utopie qui l’a vue grandir? Comme un révélateur, la crise financière de 2008 mettra à nu les conflits larvés – mais aussi la force de la filiation.

(Présentation du livre, éditions de l'Aire)

Rezension

von Lucie Tardin
Publiziert am 08.03.2019

Après Viva Movida (L’Harmattan, 2001) et Coup de sac (Société Jurassienne d’Émulation, 2015), Marie Houriet signe son troisième roman, Des jours meilleurs, aux éditions de L’Aire. La crise financière de 2008, et la stupeur qu’elle a suscitée, servent de prélude à un récit qui règle leur compte aux requins genevois de la finance et réconcilie un père et sa fille, deux générations qui ne se comprenaient plus.

Par une habile alternance de focalisation, Marie Houriet nous fait jongler entre les mains de Jean-Louis, fervent militant soixante-huitard, et sa fille, Raphaëlle, héritière de l’utopie paternelle déchue, à deux-doigts de la capitulation idéologique. Née dans les années de la chute d’Allende et de celle de Nixon, Raphaëlle a grandi sur les épaules de son père «entre manifestations et balades le long du Rhône» sur les rives genevoises. Son compagnon, Yvan, qu’elle a peut-être choisi par simple esprit de contradiction, ne semble guère compatible avec les idéaux de son beau-père. Mettant de côté ses ambitions académiques, il a «viré salopard» en se dédiant à la gestion de fortune pour une puissante banque genevoise.

En toile de fond et à l’autre bout du monde, comme une illustration à la fois touchante et absurde de la catastrophe imminente, se dessine le personnage de Linda, une mère célibataire qui vit le rêve américain en devenant propriétaire d’une petite maison coloniale jaune pâle flanquée de pivoines, «une crème glacée vanille». Viennent alors 2008, la crise des subprimes et la mise en faillite de Lehman Brothers, le marché s’effondre. Expulsions et ruines. On détruit les maisons des mauvais payeurs pour éviter qu’elles ne soient occupées par des squatters. La rue de la charmante maison flanquée de pivoines finit donc par ressembler à «une bouche d’enfant de six ans: pleine de trous».

Si la famille genevoise est épargnée par le séisme économique, la secousse a toutefois réveillé d’anciennes aigreurs paternelles. Jean-Louis ne comprend plus sa fille: son Vietnam à lui est fait de traînées de feu, de corps en lambeaux ; celui de sa fille est une destination de vacances, pagodes, crevettes roses et «frisson de l’Histoire». Alors, quand il constate l’hébétude et la lâcheté de Yvan, après la «crise feutrée» de la finance – cette crise des subprimes, dont il est au nombre des responsables –, c’en est trop. Son verdict est sans appel: le père écrase sa cigarette dans la main de son beau-fils.

Faut croire qu’elle vient de loin, cette violence. Presque vingt ans à juguler la fin d’un rêve.

Face à la débâcle bancaire, c’est finalement dans le projet commun d’une riposte, que le père, la fille et le beau-fils finiront par se réconcilier. Si jusque-là, l’auteure parvenait habilement à mener fiction, faits divers et Histoire, les événements prennent tout à coup une tournure rocambolesque et jubilatoire. Rompant avec toute velléité de vraisemblance, l'artificialité de la démarche vindicative des personnages confère au roman une dimension baroque, farcesque, voire même parodique. Or, cela ne gâche en rien le plaisir qu’éprouvera le lecteur en assistant à la sanction humiliante auxquels seront soumis les grands vilains de la finance.

Alors tu vois, on va nous aussi concocter du rêve qui se casse la gueule. Du beau clinquant, un brin déraisonnable, juste ce qu’il faut pour se faire mousser. Et quand ils seront à bout touchant, ça leur vomira dessus. Comme les baraques yankees sur leurs prédateurs.

Marie Houriet fait preuve d’une réelle maîtrise dans l’architecture polyphonique de son roman, où s’enchevêtrent les différentes temporalités et voix des personnages qui se racontent. Le très beau récit du «temps échevelé» de l’enfance de Raphaëlle dans le quartier autogéré de la Jonction – utopie urbaine d’un quartier hippie autogéré au centre de Genève –, en est certainement la clef de voûte.

Ma mémoire a gardé des images romantiques, des couleurs à perte de vue sur les murs et les banderoles, des fleurs et des activités à notre échelle: l’école, l’épicerie, le dépôt, le dispensaire; le magasin de tissus avec fringues, tricots et accessoires; le garage qui requinquait vélos et vieilles Peugeot 204; le rucher, les clapiers; le jardin d’enfants. Vu de l’extérieur, ça ressemblait plutôt à du déglingué rafistolé sur arrière-fond de quart-monde.

Marie Houriet nous réserve quelques formules fines et originales, quand, par exemple, une couverture de survie se transforme en papier de bonbon: «Elle m’emballe de doré et d’argent, comme une dragée raffinée»; quand une bagarre se termine sur des notes sucrées: «une chevalière pour mon nez qui se répand de rouge: cerise sur le gâteau»; ou encore quand un coup de poing sonne comme un «gong sur le nombril». Quand l’auteure donne la parole à Raphaëlle, la prose parfois se ramasse et se fragmente pour mieux évoquer souvenirs d’enfance, impressions fugaces et fulgurances. Sa plume alerte se plie alors avec élégance à la brièveté exigeante du vers. Dans un passage comme celui-ci, les phrases se mettent à résonner comme une comptine:

Soupe de tomate à l’alphabet,
Ma préférée, tu sais.
Mon menu de Sainte Cène un jour ordinaire de novembre et de griffures aux fenêtres.
Dans ma cuiller, mystères à déchiffrer – quinze ans et des effrois, Un T, Ten n’y sera pas.
Pâtes miniatures, scrabble sur formica
La voix de Sophie Arrêtez Ça dégouline.
Rien deviné,
Avalés la chaleur le goût le jeu.
L’heure de la classe, les mains de Sophie:
Une dernière gorgée d’enfance rouge.

Même si elle n’échappe pas aux banalités inhérentes à la confrontation topique entre gentils gauchistes et cruels banquiers, l’auteure parvient à doter ses personnages d’une grande finesse psychologique. Lecteur, ne t’arrête donc pas à la couverture peu engageante et au quatrième franchement mièvre («Mes cuisses ont en mémoire la douceur des boucles de cheveux qu’elles encerclaient; mes mollets, la vigueur des mains qui m’arrimaient tandis que je tendais les doigts pour toucher les nuages») qui ne rendent pas justice à ce bon roman. À la manière d’un Tarantino, Marie Houriet nous délivre ici un texte chatoyant, mais sensible, et revendique, au passage, la puissance libératrice de l’écriture qui permet de se venger de l’Histoire, de «brûler l’incendie».