Ganda
Roman

Ganda, c’est l’histoire folle d’un rhinocéros parti d’Inde pour rejoindre la ménagerie du roi Manuel Ier du Portugal, en caravelle! Un cadeau diplomatique de deux tonnes et demie qui ne passe pas inaperçu et aiguise les imaginations…
C’est aussi le roman d’Ossem, le cornac obligé de suivre le pachyderme dans son odyssée. Malin, inventif, Ossem se donne tous les droits pour améliorer son triste sort.
Avec ironie et une pointe d’érudition, Eugène nous emmène dans un récit plein de surprises. De Goa à Lisbonne et de Gênes à Nuremberg, les puissants de ce monde en prennent pour leur grade.

(Présentation du roman, Éditions Slatkine)

Rezension

von Marianne Brun
Publiziert am 13.11.2018

Eugène est un bouffon. Comme lui, il démultiplie les déguisements. Auteur jeunesse, mentor à l'Institut littéraire de Bienne ou romancier de premiers chapitres, il est également performeur. Et comme lui, il conte la vie des grands de ce monde, cherchant à surprendre en jouant avec nos connaissances scolaires dans le but inavoué de nous instruire tout en nous faisant rire. Ainsi en témoigne son roman Ganda, paru cet automne chez Slatkine.

Procédé qu'il a mis en place dans Dans un livre, j'ai lu que (2011) dont il a tiré un spectacle, Eugène prend pour point de départ des anecdotes historiques résolument incroyables. En l'occurrence, l'arrivée du premier rhinocéros au Portugal en 1515.
En soi, cet événement est déjà intrigant. Il le devient d'autant plus lorsque l'auteur nous en apprend les circonstances. Dans une surenchère narrative, il raconte ainsi comment un tel cadeau a pu être offert au roi Manuel 1er, comment celui-ci l'a confondu avec une licorne avant de l'offrir à son tour au Pape pour s'en débarrasser et comment Dürer, à des milliers de kilomètres de là, s'en est inspiré pour sa célèbre gravure, laquelle, à bien y regarder, paraît tout droit sortie d'un bestiaire fantastique.

Nous voici donc embarqués dans une farce, à mi-chemin entre faits réels et satire.
Fort du fait que «la réalité est toujours plus imaginative que l'imagination» comme il le dit lui-même, l'auteur présente son décor à coups de raccourcis historiques aussi justes qu'ironiques et bouleverse volontairement nos repères en révélant l'existence d'un monde merveilleux aux antipodes du nôtre de par sa temporalité, sa géographie comme de ses mœurs. Le ton est donné. Eugène va pouvoir brosser un bestiaire enchanté et faire revivre une époque à l'exotisme baroque.
Pour ce faire, il s'appuie sur le personnage d'Ossem, un petit cornac indien, rusé et cupide. Double burlesque de l'auteur, Ossem lui sert de loupe pour mettre en relief l'incongruité des situations auxquelles il se trouve confronté. L'auteur se moque alors tous azimuts de la religion, des superstitions, des symboles... Dans ce monde globalisé du début de la Renaissance, tout paraît si absurde. Pour preuve, la façon dont le roi du Portugal entend montrer sa puissance :

Florence a son David sculpté par Michelangelo; Lisbonne a sa licorne sculptée par Dieu. Quel que soit son destin, désormais Manuel rentrera dans l'histoire sous le nom de «roi à la licorne». L'animal le plus pur, le plus gracieux, le plus incorruptible lui ouvrira toutes les portes. Le pape l'invitera à Rome. Les maisons rivales se battront pour que leurs fils épousent sa fille. Sur les champs de bataille, Manuel n'aura qu'à présenter sa licorne sur une coquille pour qu'aussitôt ses adversaires capitulent. Sur l'étagère de l'histoire, on le placera entre Alexandre le Grand et... le Saint-Esprit.

Derrière l'humour, Ganda s'emploie à désacraliser les gens de pouvoir comme ceux qui leur sont affiliés. Le monarque, les sultans, le vice-roi, les commerçants, les artistes ou les scientifiques, il réduit leurs titres ronflants en acronymes incompréhensibles ou épingle leur naïveté et leur lâcheté dans des dialogues absurdes. Mais il les tourne plus souvent encore en dérision de manière triviale en évoquant les pots de chambre qu'on offrait en cadeaux ou bien en faisant du rhinocéros un engin de défécation formidable propre à tous les souiller.
Aucun n'a grâce à ses yeux. Cependant, l'histoire semble donner raison à l'auteur car, malgré leur formidable mégalomanie, aucun d'eux n'a réussi à marquer son temps ou à occuper «l'étagère du haut» de la gloire posthume. Et c'est peut-être là que se trouve la morale de cette fable, même si l'auteur lui trouve un fil rouge un peu tiré par les cheveux avec la symbolique de la cordelette qui, comme pour les éléphants, nous retiendrait d'agir librement.

Eugène, bouffon virtuose, prend un malin plaisir à dénoncer la vanité du pouvoir. En ironisant sur l'absurdité des comportements anciens, il semble nous alerter sur les pratiques contemporaines. Comme leurs prédécesseurs, nos dirigeants actuels ne se fourvoieraient-ils pas au sujet des attributs du pouvoir? En tout cas, comme leurs prédécesseurs, ils ne se montrent pas non plus capables de considérer que les animaux sont des êtres sensibles avant d'être des trophées de chasses. Ainsi, sous la farce, Ganda prend des atours de manifeste spéciste.