Nuit américaine

Lou Lepori
Übersetzung von: Lou Lepori

Pour son quatrième roman (auto-traduit) – écrit en italien et adapté par ses soins –, Pierre Lepori puise dans son expérience d’homme de radio depuis deux décennies : il y brosse le portrait d’Alexandre, journaliste en crise qui anime une émission nocturne. Nuit américaine est une sorte de ligne du coeur dans laquelle se croisent les voix d’êtres drôles, désespérés, absurdes ou pleins d’espoir. La dérive de l’animateur dans une ville étrangère alterne avec ces confessions, donnant au roman une allure polyphonique et une ambition humaniste : « il faut créer tout le temps sa vie… pour se trouver, il faut s’inventer, comme une tâche à reprendre continuellement. Au fond, votre émission ce n’est que ça : des vies qui se racontent. On s’en fout si c’est vrai ou si tout le monde ment, parce que la réalité est plate et morne. Mais si nous nous racontons bien, ça nous sauve ». Dans son voyage au bout de la nuit, Alexandre retrouvera aussi les visages et les voix qui le hantent et acceptera sa propre fragilité et fluidité ; des thèmes qui traversent l’oeuvre de l’auteur depuis ses premiers textes poétiques.

(Présentation du livre, Editions d'en bas)

Des cris pour ceux qui ne dorment pas

von Louis Vodoz
Publiziert am 04.02.2019

Alexandre simule un malaise. Son chef lui assure avec une bienveillance malsaine qu’il doit prendre un peu de repos pour se ressourcer. Peut-être une manière d’éloigner ce journaliste qui donne tout dans son émission, qui refuse qu’elle soit disponible en ligne dans un élan de romantisme courageux mais un peu caduque. «La nuit appartient à la nuit», comme il dit. Son émission, c’est un espace qu’il veut «éphémère et sentimental» en direct. Pour l’écouter, il faut avoir tourné dans l’obscurité, il faut avoir senti la morsure de l’insomnie.

Rester un mois chez lui est inconcevable. Ce serait laisser la porte grande ouverte à ses angoisses et il n’aurait rien à faire, à part manger. Alexandre décide alors de partir en voyage, une coupure nette qui lui fera peut-être du bien: il l’envisage comme une «pause dans le stress». Où aller? Pour quoi faire? Alexandre ne sait pas vraiment. Il veut aller loin. C’est une agence qui lui réserve un appartement outre-Atlantique dans la banlieue calme d’une métropole. Là-bas, il se retrouve seul dans un vaste appartement moderne et luxueux. Pour remplir ses journées, il se balade nonchalamment en buvant des sodas, en mangeant des «flocons de patate» ou des paquets de biscuits. Il observe des gens qui font du vélo et des adolescents qui s’embrassent. Il regarde les gratte-ciels délavés et s’étonne que des «vraies gens» y vivent vraiment avec leur routine et leurs habitudes:

Il n’arrivait pas à s’imaginer ce monde qui se levait le matin, se rinçait le visage, se maquillait un peu trop, pas du tout, ou juste ce qu’il faut pour cacher les cernes. Un film en noir et blanc, russe ou d’Allemagne de l’Est, des corps anonymes qui habitaient ces empilements locatifs, ces espaces sans charme. Aucun espoir n’unissait ces vies, masse assemblée par le hasard, si difficile à comprendre.

Il engloutit des sucreries en flânant sur les docks industriels et métalliques. Pris d’un vertige existentiel, il erre, il glisse, il mange. Il traverse la ville au hasard, allant d’un bout d’une ligne de métro à l’autre. Il pense à Bruno, son frère et à Michel, son ami d’enfance, avec lesquels il n’a que très peu de contacts, qui viennent lui parler, telles des ombres absentes. Il repense à Ornella, son ancienne épouse. Une rencontre, celle de Pamela, le sortira de son indifférence, au point de remettre sa vie en question.

Son métier est d’écouter les gens, et dans la vie il ne parle pas. Quand on lui demande son chemin, il panique. Mais la voix de ses auditeurs résonne dans sa tête et ses oreilles: il écoute son émission et est obligé d’admettre que son rival, Raphaël, ne s’en sort pas si mal. La vie continue, avec ou sans lui, et Alexandre, même de l’autre côté de l’Atlantique, ne peut se détacher de sa nuit radiophonique, comme si c’était le dernier fil qui l’attachait aux hommes, ou pour lui presque la seule manière de communiquer. Au cinéma, la nuit américaine est une technique qui permet de tourner des scènes d’extérieur supposées se dérouler la nuit. Avec le décalage horaire, Alexandre écoute son émission radiophonique nocturne pendant les journées américaines: ces fausses nuits constituent son dernier rempart face à la solitude et à l’angoisse.

Les errances d’Alexandre sont transcrites dans une prose élégante de laquelle surgissent parfois des images poétiques. Cette narration à la troisième personne est interrompue par les auditeurs de l’émission d’Alexandre, dont les propos sont signalés par des italiques. Ces témoignages alternent avec le récit dont Alexandre est le protagoniste. Au fil du roman, ils prennent même l’ascendant: ils se succèdent parfois sans retour au récit principal. Est-ce que c’est Alexandre qui se remémore ces voix? Est-ce qu’il s’agit de bribes de ses émissions passées ou est-ce qu’il les fantasme? On ne sait pas: ces monologues sont jetés directement, comme des pavés, entre les pages de l’histoire.

J’ai l’impression d’être une femme en gélatine, qui glisse, pire, qui glissotte, j’invente même un nouveau mot, vous voyez que je ne manque pas de ressources. Je ne veux pas me plaindre plus que ça, je fais juste partie du grand club: les moches, les insipides, les inutiles de la terre, donnons-nous la main! On pourrait se retrouver les samedis d’hiver autour d’un verre pour se raconter nos déboires, comme les alcoolos anonymes, je ne suis même pas sûre que ça nous ferait du bien.

Par leur ton plus familier, cette cacophonie éclate le rythme lent de la narration. On entend des auditeurs qui racontent des fragments de leur vie. Il y a une femme de ménage veuve, une poète qui s’émerveille de la beauté du ciel, des parents orphelins de leur fille, un cadre publicitaire harceleur, un cinéphile divorcé, un ivrogne mangeur de cornichons, une femme complexée par la taille de son nez, un lecteur de roman d’aventure pour fuir une actualité culpabilisante ou encore une angoissée par l’Apocalypse, et aussi des gens qui trouvent leur vie banale et sans saveur, n’ont rien à dire, juste besoin de parler. Malgré la diversité de ces portraits, les voix s’accordent sur ces points: la solitude, la difficulté de vivre, l’ennui, le manque d’amour, un sentiment de honte.

Ces esquisses de vie distraient le lecteur du spleen d’Alexandre. Il apparaît comme un être moins singulier dans sa souffrance. En plus d’un effet de lecture percutant, cette dimension polyphonique offre un soulagement au mal de vivre du personnage principal. Il y a un lien habile entre la forme et le fond, puisque les émissions radiophoniques à la fois apaisent les angoisses d’Alexandre et offrent au lecteur des intermèdes divertissants, même si les histoires racontées sont souvent dramatiques. Les appels téléphoniques crient entre les pages à Alexandre qu’il n’est pas seul, que sa souffrance est partagée.

Cette volonté de l’auteur de sortir d’une narration linéaire se combine avec un désir de s’évader du support livresque. Chaque témoignage se conclut par un code-barre renvoyant à une chanson sur le web, comme s’il s’agissait de la musique ponctuant chaque coup de fil. À ce sujet, on peut relever la référence au film Nuit américaine de François Truffaut. Ce film met en scène un réalisateur, joué par Truffaut lui-même, qui essaie de tourner un film. Pierre Lepori travaille depuis de nombreuses années pour la radio suisse et il écrit un livre sur la vie d’un animateur. Ce n’est donc pas simplement une référence dans le titre, mais la scénographie du livre rejoue celle du film. Pierre Lepori orchestre une véritable polyphonie multimédiatique en convoquant et en mêlant les univers littéraires, musicaux, radiophoniques et cinématographiques. Ces ponts entre le récit et le monde extérieur, qu’on retrouve notamment dans Klaus Nomi Projekt, questionnent les rapports entre la fiction et la réalité: l’art propose un remède au mal de vivre d’Alexandre et rend la vie plus respirable. Cette citation de Truffaut, qui apparaît dans les dernières pages, résonne comme un leitmotiv de Nuit américaine:

Les films sont mieux que la vie – nos vies sont compliquées, et cætera mais les films, eux, filent tout droit, comme des trains dans la nuit.