L'Italie, c'est toujours bien

Ce livre n’est pas un livre. C’est une valise. C’est une promenade. Une promenade buissonnière autour de l’étrange Annonciation (vers 1532) de Lorenzo Lotto. Une promenade faussement savante qui s’incline toujours devant le détour, l’impulsion, la délectation. Quelques jours dans la région des Marches sur les traces de ce peintre nomade, sur le mystère d’un chat tigré, sur le plaisir, chaque fois renouvelé, de se trouver en Italie, sur l’art de voyager léger. Que jeter? Que garder? Pour arriver à la question ultime. Que faire de sa propre carcasse?
Servi par une écriture incisive et précise, ce roman de Corinne Desarzens, qui nous balade entre l’aéroport Fiumicino à Rome, Venise et la région des Marches, s’apprécie par son sens du détail qui incite le lecteur à avoir celui de l’observation.

Présentation du livre, édition La Baconnière)

Rezension

von Laurent Cennamo
Publiziert am 03.09.2018

Dans son nouveau livre, L’Italie, c’est toujours bien, Corinne Desarzens part du plus simple, ou du plus bas – mais nous le verrons, le «bas» est composite, comme le «haut» d’ailleurs contient toujours une étincelle de matière brute, le défi, ou le devoir de l’auteur étant de faire communiquer ces deux dimensions.

La situation de départ est en effet d’une simplicité presque élémentaire: Ramon, Patricia et Isabelle font partie d’un groupe touristique; leur guide pour ce voyage dans la région italienne des Marches, est la mystérieuse Ivonne Sanluca, spécialiste de la peinture de la Renaissance, et tout particulièrement de ce peintre «secondaire» (mais là encore nous verrons que les choses sont plus compliquées) qu’est Lorenzo Lotto. Peu d’informations sur les différents membres de ce groupe, sur leurs raisons de voyager, et précisément dans cette région de l’Italie, les Marches, moins connue que la Toscane ou le Latium, plus trouble: «Cette région n’a pas une, mais plusieurs identités». Peu d’indications précises, rien que le bonheur d’être en Italie, le désir vague mais poignant d’aller à la rencontre de quelque chose, qui les attend là, sans qu’ils sachent exactement quoi: «L’Italie, c’est toujours bien» – et le voyage peut commencer.

Le «romanesque» à proprement parler se réduit à peu de chose dans ce livre qui est pourtant essentiellement un roman, hybride certes, débridé, voire échevelé, mais roman tout de même – et presque roman initiatique à sa manière nouvelle. Premier – et unique – rebondissement: à l’aéroport de Fiumicino, alors que les participants du voyage organisé attendent leur valise devant le tapis roulant «qui s’appelle un carrousel», Patricia se rend compte que la valise qu’elle vient d’ouvrir n’est pas la sienne – c’est l’occasion où l’événement microscopique dont va se saisir l’auteure pour introduire dans le déroulement toujours le même – le «carrousel» de la vie – cette sorte de suspens qui est l’essence de la littérature, sa grande chance:

Non, ce n’est pas sa valise, pourtant exactement comme la sienne, aux cannelures d’évier inox (…) Puis elle referme le couvercle de celle-ci à regret. Ce geste ressuscite le frottement d’un menton d’homme contre un col. Cette odeur de sel. Son mari disparu voici trois ans, lorsqu’elle s’est mise à fumer. Pendant que les autres vont dîner, Patricia descend à la réception remplir des formulaires à côté d’Ivonne, au téléphone avec le service des bagages de Fiumicino. Au moment de signer la déclaration, Patricia connaît déjà le bruit que font les poils de barbe de l’inconnu, sur son col. Trois jours, il faut compter trois jours pour récupérer votre valise. Pour retrouver l’homme.

Discrètement, comme en sous-main, Corinne Desarzens introduit ici les principaux thèmes de son livre: l’identité une et multiple à la fois, la solitude ou l’isolement des êtres, la quête d’un sens également (une résurrection, qui est amour), l’interrogation du visible pour atteindre l’invisible – ou au contraire la contemplation de l’inconnu ramenant, parfois, de manière imprévisible, vers le connu, tout étant essentiellement réversible dans cet univers de fiction créé par Desarzens.

Sous ses apparences de guide touristique, Ivonne Sanluca est une sorte de magicienne, ou d’initiatrice – une «guide» en effet, mais dans un sens «plus haut». C’est vers la lumière de Lotto, sa révélation ou son Annonciation – celle qui se trouve effectivement dans la petite ville de Recanati, peinte vers 1532, mais également une autre, plus intérieure, et qui concerne chacun – qu’elle désire amener les membres de son groupe. Mais les choses ne peuvent pas se faire sans préparation, il faut les conduire lentement, ôter les voiles les uns après les autres.

Le premier stade de l’initiation a pour nom Carlo Crivelli, autre artiste secondaire et marginalisé né au XVe siècle (le thème des doubles, encore une fois), à la fois fascinant et repoussant, ce qui a amené deux des critiques les plus éminents de la peinture au XXe siècle, Bernard Berenson et Yves Bonnefoy, à prendre vis-à-vis de lui des positions extrêmement tranchées, Bonnefoy n’hésitant pas à exprimer son désintérêt total, voire son dégoût (trouble, comme tous les dégoûts) pour ce peintre «médiocre», «sans double fond», «sans secret». Ce qui scandalise évidemment Ivonne (le double féminin d’Yves ?).

Peu à peu les choses prennent place, les fumées se dissipent qui enveloppaient les œuvres et leurs regards, les deux «histoires» suivent leur cours, l’histoire peinte, l’histoire écrite (une troisième histoire serait la vie, cette lumière qui filtre sous la porte), à la fois parallèles et secrètement reliées. La force de Corinne Desarzens est de savoir mêler les registres, les niveaux de lecture. Ainsi, les nombreuses épigraphes tirées d’univers pluriels (littérature, critique d’art, cinéma, jusqu’à une phrase inscrite au verso d’un coupon d’embarquement), trouvent-elles leur écho ou leur reflet dans le corps du texte, si bien que l’on ne sait plus très bien ce qui est «dehors», et ce qui est «dedans» – ces deux catégories, comme le haut et le bas un peu plus tôt, n’ayant plus ici de raison d’être véritable. Comme elle, comme Crivelli, Lotto «brouille les frontières», invite à une esthétique – qui est en même temps une éthique – de l’impureté:

Loin d’être le peintre isolé, immobile et incassable que déplore Berenson, Crivelli apparaît dès lors comme le révélateur d’un autre Quattrocento. Multiculturel, possible, un art de l’impureté, assurément, hétéroclite, pourquoi pas, tout comme il peut très bien exister des tendances contraires chez une même personne : matérialisme crasse et espérance dans l’au-delà, éloge des accessoires et culte du corps humain.

L’un des charmes du livre de Desarzens est de ne cesser de parler d’une seule et unique chose – l’amour absent ou l’absence de générosité, le besoin de briser ces barrières artificielles entre les êtres, entre les arts – tout en ayant l’air de parler d’autre chose, de digresser sans cesse. Patricia retrouvera-t-elle sa valise, Ramon le peintre trouvera-t-il l’amour derrière les dessins qu’il égrène tout au long du texte? Tous les personnages auront en tout cas fait une expérience du regard, intense et vraie, effectué une traversée des apparences.

À un moment donné, Lorenzo Lotto parle de la neige (tout le monde a la parole dans le roman de Desarzens, les vivants et les morts, autant le chat tigré qui s’enfuit dans L’Annonciation que les petits ou grands Maîtres disparus):

Et pourquoi la neige est-elle blanche, alors que l’eau et la glace sont transparentes? a encore demandé Lorenzo. Les flocons de neige se forment lorsqu’une goutte d’eau s’agglutine à une impureté, a répondu l’orfèvre. Ils s’accumulent ensuite en couches plus ou moins compactes. Les cristaux de neige réfléchissent les rayons du soleil dans toutes les directions, sans en absorber la lumière.

Parfaite définition de ce qu’est ce roman précieux.