Miradie
Miradie a la curieuse sensation que sa peau s’affine durant la nuit, qu’elle en égare des minuscules particules, des tout petits bouts, mais pourquoi ne trouve-t-elle jamais, en s’agenouillant au pied de son lit et en scrutant ses draps, de preuves concrètes de ce dénuement ? Où disparaissent les morceaux de chair qu’elle a l’impression de perdre ?
Réceptionniste dans un hôtel trois-étoiles décati, Miradie tente, tant bien que mal, de répondre au téléphone, aux mails et aux mécontents avec le sourire, un sourire accueillant et naturel, mais parfois, en traversant le grand parc pour rentrer chez elle, elle a envie de crier, et elle crie, si la nuit est tombée et que personne ne se balade à proximité.
(Présentation du roman, Editions Luce Wilquin)
Rezension
Depuis 2012, Anne-Frédérique Rochat publie un roman chaque année. En septembre 2016, elle obtient le Prix Culturel Littérature de la Fondation Vaudoise pour la Culture pour l’ensemble de son œuvre. Son nouvel ouvrage, Miradie, publié aux éditions Luce Wilquin, nous immerge dans la vie d’une femme enlisée dans un quotidien monotone, partagée entre son dévouement pour son travail de réceptionniste dans un hôtel sur le déclin, sa vieille tante aigrie et son meilleur ami de toujours, Patrice. Malgré la platitude de son existence, une inquiétude la ronge: elle sent que sa peau s’affine de jour en jour, et pourtant elle ne trouve aucune preuve de ce dénuement. La déception d’une histoire d’amour vampirisante avec Benoît, un «sale type» en costard cravate, sera l’élément déclencheur d’une véritable métamorphose.
Miradie est une poupée de chiffon inerte qui n’ose rien entreprendre, qui n’élève pas la voix, sur laquelle les autres marchent volontiers. Parfois, quand elle rentre chez elle le soir et qu’elle traverse le parc voisin, elle se met à hurler, pour évacuer de ses poumons toutes les phrases qu’elle ne s’est pas risquée à prononcer. Mais le plus souvent, elle se cantonne dans son rôle de spectatrice muette, sans toutefois abandonner son sourire de façade. Ce masque derrière lequel elle dissimule la déchéance de l’hôtel, mais aussi son propre délabrement.
Miradie est aussi un petit oiseau fragile bercé par les croassements de sa vieille tante, depuis sa chute du nid à la mort de ses parents. Elle s’adresse d’ailleurs ainsi à ceux qu’elle considère comme ses semblables, les oiseaux:
Ne se rendaient-ils pas compte qu’elle était une des leurs, malgré sa carrure, sa lourdeur? Pourquoi ne la reconnaissaient-ils pas? Comment leur expliquer qu’elle ne leur voulait aucun mal, qu’elle les aimait, se sentait plus proche d’eux que de n’importe quel être humain [...]?
Elle se sent proche des êtres à plumes, mais ils sont aussi l’incarnation même de ses angoisses. Dans ses cauchemars, les agressions du monde extérieur prennent l’apparence d’une corneille qui lacère violemment sa peau pour s'introduire en elle:
L’oiseau s’avança vers elle calmement, en se dodelinant comme à son habitude, il s’avançait en la regardant droit dans les yeux. [...] Tout d’abord, elle sentit son bec pointu, aiguisé, effleurer sa nuque, ensuite ce furent des coups secs sur sa peau fine, elle essaya de chasser la bestiole, mais celle-ci s’accrochait avec vigueur à sa chair [...], ses pattes serraient tellement fort pour ne pas perdre leur emprise qu’elles avaient fini par pénétrer sa peau jusqu’au sang. [...] L’oiseau semblait vouloir la dévorer, arracher des petits bouts d’elle pour l’incorporer [...].
Cette somatisation anxieuse, qui se traduit par une désagréable impression de délabrement et de froid, pousse Miradie, passagère passive de son propre corps, fragile vaisseau de papier, à croire en cette idée obsédante que sa peau s’affine de jour en jour. Elle craint que l’on puisse voir à travers son derme devenu translucide, que l’intérieur soit exposé au dehors, que son intimité soit mise à nu. N’est-ce pas tout simplement la conséquence d’une timidité exacerbée? S’est-elle consumée sous les reproches de sa tante, abrasifs comme du papier de verre, ou les récriminations corrosives des clients mécontents de l’hôtel? Ou est-ce l’absence de caresses, le manque d’amour et la solitude qui ont poli la surface de son corps comme un vent sec? Sa peau a beau être devenue lisse et aussi translucide que du papier calque, elle ne laisse personne y imprimer durablement son image.
C’est en vain que le lecteur attendra le dénouement amoureux de la relation ambiguë qu’elle entretient avec Patrice, visiblement épris, mais qu’elle semble (ou prétend) ignorer et qu’elle asexue cruellement en invoquant pour excuse leurs nombreuses années d’amitié. Une amitié qui sera d’ailleurs mise à mal par la rencontre de Miradie avec Benoît, client de l’hôtel où elle travaille. Ce dernier se présente un jour à la réception pour se plaindre d’une araignée au plafond de sa chambre – Benoît a bel et bien «une araignée au plafond». Elle aussi est terrifiée par l’animal et ce point commun avec son «jumeau de phobie» devient le prétexte d’un rapprochement. Elle tombe amoureuse de cet homme misogyne et grossier, avec lequel elle semble pourtant ne rien partager: «malgré ses maladresses répétées, ses goujateries assumées, chacun de ses départs déchirait le silence». C’est ainsi que commence une histoire d’amour à sens unique, une histoire passionnelle et adolescente, marquée par le sceau de la dépendance, des attentes frustrées et de la douleur:
Elle tournait en rond. Dans son appartement, dans le parc, la rue, au bord du lac, au restaurant. Partout. Elle tournait en rond. Pourquoi disparaissait-il ainsi en quittant son logement? Elle tournait en rond. Pour quelle raison avait-elle ce sentiment, chaque fois qu’il s’en allait, que le lien se rompait? Elle tournait en rond. C’était rare qu’elle ait deux jours de congé consécutifs, surtout le weekend, elle avait espéré en profiter, main dans la main, yeux dans les yeux, bouche contre bouche, corps contre corps, avec l’homme qui la faisait vibrer, mais déjà il était reparti, zou, rentré chez lui, elle tournait en rond.
À première vue, l’univers du dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat semble être lisse comme la peau de son héroïne et doux, voire même doucereux. L’auteure nous fait tant de promesses séduisantes qu’une écriture quelque peu attendue ne parvient pas entièrement à satisfaire: certaines de ses meilleures intuitions sont abattues avant même d’avoir pris leur envol. Dans À l’abri des regards (2014), l’écriture d’Anne-Frédérique Rochat fragmentaire et dépouillée, conférait au récit toute son essentialité. On regrette donc que son dernier roman n’arbore pas ce même dépouillement, malgré les exigences de la trame et la transparence de la peau de Miradie. Dès les premières lignes, l’intimité de la protagoniste est exposée sans pudeur: à son réveil, elle se caresse le ventre et examine les draps de son lit à la recherche des traces de cette peau toujours plus fine. Cette impudeur compense habilement un flux de pensées à la limite de la banalité, mais contribue aussi à créer une étrange atmosphère de malaise, voire même un certain sentiment de répugnance. La tension qui en découle prend-elle sa source quelque part sous la peau de Miradie, une peau qui contient, enferme et dissimule toutes les angoisses? Son dénuement n’est peut-être rien d’autre qu’une mue, comme celle d’un serpent. Faire peau neuve pour devenir une autre.