Les Billes du Pachinko
Claire va avoir trente ans et passe l’été chez ses grands-parents à Tokyo. Elle veut convaincre son grand-père de quitter le Pachinko qu’il gère pour l’emmener avec sa grand-mère revoir leur Corée natale, où ils ne sont pas retournés depuis la guerre. Le temps de les décider à faire ce voyage, Claire s’occupe de Mieko, une petite Japonaise à qui elle apprend le français. Elisa Shua Dusapin propose un roman de filiation, dans lequel elle excelle à décrire l’ambivalence propre aux relations familiales. Elle dépeint l’intériorité de ses personnages grâce une écriture dépouillée et plonge le lecteur dans une atmosphère empreinte d’une violence feutrée où l’Extrême-Orient joue son rôle.
(Présentation du roman, éditions Zoé)
Rezension
Au Pachinko, les billes jaillissent, rebondissent contre des obstacles, tombent dans des trous, et les joueurs peuvent échanger celles qu’ils reçoivent contre des lots – jouets, bouteilles d’eau, sucreries, petits articles ménagers – qu’ils pourront ensuite troquer au marché noir contre de l’argent. Ce jeu «collectif et solitaire», comme le mentionne l’épigraphe signée Roland Barthes, donne son titre au deuxième roman d’Elisa Shua Dusapin; en effet, le jeu sous différents aspects ainsi que le sentiment de solitude comptent parmi les sujets qu’elle aborde. Mais pas seulement. Elle traite aussi des relations entre générations, des problèmes de langue, du déracinement, qu’il soit forcé ou choisi, tout en évoquant la guerre de Corée et la société japonaise contemporaine, dans un style sobre, épuré, caractérisé par un recours à la parataxe et un goût pour les brèves descriptions dépourvues de verbes, qui contraste avec la multiplicité et la complexité de ses thématiques.
Les grands-parents de Claire, la narratrice, font partie de ceux qui ont dû fuir la Corée, tandis que sa mère, qui a grandi au Japon, a choisi d’habiter en Suisse. Durant toute son enfance, Claire a passé ses vacances au Japon chez ses grands-parents et parmi les jeux auxquels elle jouait avec eux, il y avait le «Monopoly, édition suisse, que [s]a mère avait acheté pour donner une idée à ses parents du pays dans lequel [elles] viv[aient]». Mais, se demande-t-on, quelle représentation de la Suisse ont-ils bien pu se faire à partir du plateau du Monopoly? Cette question en entraîne une autre: quelle représentation du Japon la narratrice propose-t-elle au lecteur? Elle décrit avec précision certaines particularités du pays, notamment la nourriture industrielle, et s’efforce d’intégrer au fil du texte de nombreuses informations historiques et économiques. Ce souci didactique ne nuit pas au roman, il nous rappelle cependant que le récit se déroule dans une contrée étrangère dont la narratrice suppose que nous ignorons les usages et les codes.
Claire est, elle aussi, dépaysée. Âgée de trente ans, elle revient au Japon afin d’organiser pour ses grands-parents un voyage en Corée, où ils ne sont jamais retournés et où elle-même n’est jamais allée. Par ailleurs elle est chargée d’apprendre le français à Mieko, une petite fille de dix ans. Lors de la première leçon, ce que la mère suggère à Claire la déconcerte:
– Je pensais… Pour commencer, vous pourriez aller jouer?
– D’accord.
En réalité, je ne suis pas sûre d’avoir compris le terme de «jouer» en japonais. Comme en coréen, il s’applique autant à une sortie entre salariés qu’à un jeu d’enfant.
Tout au long du roman, le jeu est omniprésent, sous des formes très différentes. Chaque jour, le grand-père travaille jusque tard le soir au Shiny, sa salle de Pachinko. La grand-mère a une collection de figurines Playmobil avec lesquelles elle fait des installations dans le salon; elle accepte parfois de jouer comme autrefois au Monopoly avec sa petite-fille, mais elles se souviennent mal des règles, s’ennuient et abandonnent la partie. Claire passe dès lors beaucoup de temps à jouer au Tetris sur son téléphone. Quand le voyage en Corée se précise, elle se met à ranger l’appartement et trouve «des jeux de société coréens, plateaux quadrillés, branches en allumettes», qu’elle emballe, espérant que ses grands-parents lui apprendront à jouer. Elle se souvient que si la grand-mère achète désormais des plats préparés, auparavant faire la cuisine était une activité ludique qu’elle partageait avec sa petite-fille: «Nous nous enfermions des après-midis entiers dans la cuisine, ma grand-mère nouait sur mes hanches son tablier, jouait à la cheffe, j’étais son assistante chargée de la propreté.» Elle se rappelle les heures qu’elle a passées à regarder des dessins animés de Walt Disney en sa compagnie; si sa grand-mère n’en comprenait pas les paroles, elle suivait l’action grâce à la musique. Lui revient aussi une scène mortifiante: «Il n’y a pas si longtemps, ma grand-mère me faisait faire le jeu du visage. Elle me couvrait la face de bande adhésive puis me demandait de prononcer les mots bouche, ipp, œil, noun, menton, theok, lèvres, ipsul, nez, kho. À chaque réponse correcte, elle libérait délicatement la partie concernée.» Mais un soir, comme Claire bute sur les mots, sa grand-mère arrache violemment les bandes et lui dit qu’elle restera une momie si elle oublie le coréen.
Le jeu paraît offrir une manière de se côtoyer, sans devoir forcément parler. Avec sa grand-mère, Claire a pu passer d’agréables moments, dans lesquels le jeu apparaît avant tout comme une manière d’être ensemble. C’est quand le langage intervient que cela devient problématique. La litanie de la femme-sandwich chargée d’attirer les clients du Shiny empêche Claire de dormir. Jouer au Monopoly devient fastidieux car les règles, oubliées, ne sont rédigées ni en coréen ni en japonais et Claire ne peut les lire à sa partenaire. Et surtout, lorsqu’enfant elle s’était montrée incapable de nommer les parties de son visage, sa grand-mère s’était mise en colère et l’avait menacée.
C’est avec un sentiment d’impuissance que Claire réagit à l’oubli du coréen qu’elle parlait durant sa petite enfance. Elle a appris le japonais, dans l’espoir de communiquer avec ses grands-parents, puisque c’est la langue du pays où ils vivent, mais ils s’y refusent, limitant avec elle les échanges à «un langage fait de mots simples, anglais ou coréens, de gestes et de mimiques exagérées». Et finalement, ils refusent de faire le voyage en Corée, car, disent-ils, le pays qu’ils ont connu n’existe plus, seule leur en reste la langue. Ils laissent Claire s’y rendre seule. Quand le bateau s’éloigne, elle entend l’écho «des langues qui se confondent». Ainsi la résolution de l’intrigue du roman se fait dans l’entre deux, tandis que les langues se mêlent indistinctement.
Avec Mieko, après que Claire a tenté sans succès différentes stratégies d’apprentissage, elles ont décidé de parler «comme bon [leur] semble, français, japonais», et c’est grâce à cet accord qu’un lien affectueux s’est noué entre elles et qu’elles ont pu partager des activités ludiques, comme visiter des parcs d’attraction par exemple. Claire n’accède pas au vœu de l’enfant de rencontrer sa grand-mère, parce qu’elle ne supporterait pas «qu’ensemble elles parlent japonais», mais lui offre sans hésiter des enregistrements de son père qui joue de l’orgue. Leur entente est possible essentiellement quand le langage n’est pas un enjeu.
Sous la trame du roman se dessinent les difficultés de communication et le désarroi qu’entraîne l’attachement à une seule langue et à un seul pays: une ancêtre de Claire s’est tranché la langue plutôt que d’être forcée de parler japonais; ses grands-parents ne peuvent se résoudre à s’exprimer en japonais dans le cadre familial. Entre les générations, de fortes différences apparaissent: les grands-parents ont été forcés de quitter la Corée et sont restés au Japon, dont ils ne parlent la langue qu’à contrecœur, la mère de Claire a choisi de s’établir en Suisse, la mère de Mieko a étudié en Europe et prévoit d’y envoyer sa fille aussitôt que possible. Claire, comme sans doute Mieko par la suite, peut s’exprimer en plusieurs langues, elle voyage à travers le monde, entre pays d’origine et d’adoption, ce qui entraîne un certain trouble, mais constitue également sa richesse, que nous offre l’habile narratrice des Billes du Pachinko.