Trás-os-Montes (poèmes)
Vierge peinte
aux couleurs décaties
presque oubliée
sous ces voûtes humides
elle fixe de son regard
triste le vide
depuis quels temps lointains
quelle région reculée de la mémoire
pour qui
pleure-t-elle
si bas
Rezension
Quelque part dans une région reculée du Portugal, une femme se lève avant le jour, lave, range, s’occupe du foyer et du jardin:
Concentrée elle ignore
nos appels, ne lève même pas
la tête quand on s’adresse à elle
Elle œuvre infatigablement dans ce lieu où elle vit depuis toujours. Grâce à ses gestes humbles, «chaque chose retrouve sa place». Son labeur coutumier, ses rituels, apaisent et réconfortent ceux qui la côtoient. Cette femme n’est pas seulement ancrée dans le concret; lorsqu’elle s’absorbe dans le tri de fruits mûrs, elle semble prendre connaissance, par le toucher, d’une dimension immatérielle, secrète et ancienne:
On dirait qu’elle mesure
un vieux rêve à distance,
qu’elle le visite du bout des doigts
Par des activités simples, qui ont un but, une utilité, auxquelles elle sait s’abandonner tout en restant parfaitement concentrée, elle accède à un univers onirique qui lui appartient. Le je lyrique, sensible à la grâce de cette poétique du quotidien, compare les tâches accomplies par cette figure féminine jamais nommée avec son propre travail:
Aussi mince qu’un mouchoir
ma page, je la frotte et la nettoie
jusqu’à l’obscurité qui la détruit,
plus forte que les motstandis qu’elle, tôt levée,
tel un clou qui s’enfonce,
brave le froid, avance,
avec toutes ses pensées accumulées
en un point silencieux,
un seul point qui fait mal
L’une, sur sa page fragile, s’efforce en vain de lutter contre une obscurité dévastatrice tandis que l’autre s’affaire dès l’aube. Elles se rejoignent par l’humilité des besognes qu’elles exécutent, au cours desquelles elles sont confrontées, non sans douleur, au langage qui se dérobe, au silence. Toutes deux s’obstinent à réunir ce qui est épars; que ce soit les objets ou les mots, elles les ordonnent, les relient, leur donnent du sens, agissant de manière profondément altruiste. José-Flore Tappy rend un très bel hommage à cette femme admirée, aimée et parfois enviée:
Je voudrais, moi,
poser mes yeux sur l’ouvrage
qui l’occupe et retrouver
même un instant
ce murmure d’abeille
Celle qui a vécu humblement dans un lieu reculé et qui a su rendre sa solitude «plus précieuse qu’un cuir souple et rare» apparaît comme un modèle, parce qu’elle a réussi à faire «de l’absence si souvent redoutée / un endroit où aller».
Tràs-os-Montes, le neuvième recueil de José-Flore Tappy, est divisé en deux parties principales. «Avant la nuit» a pour cadre une maison et ses dépendances, où vit une femme qui «jamais ne dépossède / personne», qui «se signe et tresse le pain / pour les voisins» et qui «dress[e] pour les repas / la table à heure fixe». À cette figure centrale sédentaire «obstinément tournée / vers ce qui reste de vie commune» s’oppose, dans «L’heure blanche», une femme qui marche, cherchant sur une île un lieu où «poser la mémoire, doucement, / et l’endormir». Elle brave l’obscurité:
Je passe le seuil et me glisse dehors,
longue écharde dans la nuit noire
Elle observe le monde alentour, elle l’éprouve physiquement, tout en cherchant un équilibre, «une ligne sur laquelle se tenir», afin d’accéder à son identité, recouvrée dans son intégrité:
qui donc lèvera au dessus de l’asphalte
la lampe, qui la tiendra, haute, pour éclairer
notre chemin ? le chemin familier
jamais né, jamais vieux, celui qui ne mène
qu’à nous-mêmes et répare nos pieds,
Son parcours exige du courage et de la ténacité, elle doit traverser la pénombre, longer des murs gris, marcher sur des déchets, affronter la laideur, supporter le bruit des moteurs, respirer des odeurs âcres, écœurantes. Cependant le chemin lui-même offre du secours:
A la peur, on opposera
la vigueur du sentier, jamais las
de nous conduire ou de nous suivre,
Le chemin peut aussi être ivresse:
alors, comme une bière trouble,
le chemin couleur d’asperge
remplit mes pieds
d’ébriété
Le réconfort est momentané. Sur l’île se trouvent des sentiers pierreux, des vergers en fleurs, mais aussi des rues sales, des véhicules bruyants, «des endroits frelatés» par le tourisme. Le paysage paraît pénétré par le chagrin de celle qui le sillonne:
c’est toute l’île qui prend froid
s’exténue
Meurtrie par la perte d’un être aimé, hantée par des «ombres mortes», la marcheuse est constamment à l’écoute des voix qu’elle perçoit, qui parfois ne sont qu’un faible grésillement sur un fil télégraphique. En quête d’échos des disparus, elle s’aventurera dans des lieux isolés, dangereux, incultes, situés à des extrêmes, dans les lointains, dans les profondeurs, ou dans les hauteurs:
Peut-être est-ce là
que j’entendrai – s’il est
encore audible –
le souffle des absents,
le douloureux babil
de ceux qu’on a perdus
Cette errance témoigne d’une confiance immense; l’abandon est possible:
Fermer les yeux
et me laisser conduire
au hasard de la pente
par l’âcre parfum
des cistes
La douleur subsiste, l’obscurité revient inexorablement, le je «remonte un sentier / sombre et sans étoiles» pour finalement trouver, dans la nuit noire, un apaisement:
Ton cœur bat fatigué
mais tout près des vivants
il bat si doucement
qu’il éteint la lumièreet me ferme les yeux
«Comment parler en ce monde déchiré?», s’interrogeait José-Flore Tappy dans Errer mortelle (1983, Prix Ramuz de poésie). Arpenter les chemins, s’arrêter, poser son regard, reposer ses yeux, observer les êtres et les lieux, se préoccuper des violences et des injustices, dénoncer la laideur, les dégradations, mais aussi être sensible aux variations, aux mouvements, aux sons, aux déploiements, à l’immensité, aux détails, à la lumière, à la beauté. Très peu parler de soi, mais surtout parler de comment exister dans le monde, avec autrui, comment poursuivre un chemin qu’on ne cesse de fouler aux pieds, physiquement, mais qui est aussi tendu comme un fil à l’intérieur de soi, dans une quête continuelle de sens. Chercher un équilibre, une «réponse humaine», une consolation. Ces aspirations pleines d’espérance et de doute se traduisent sur le plan formel par une construction rigoureuse, un travail précis sur les sonorités, les rythmes, ainsi que sur la composition typographique. Ferveur et retenue, cohérence, sens des articulations, davantage par l’art de la juxtaposition que par le recours aux conjonctions de coordination ou de subordination, caractérisent la poésie de José-Flore Tappy. Si les phrases sont parfois brisées par les césures, ces fragmentations apparaissent moins comme des cassures que comme la création d’un espace où respirer, où vivre, où chaque chose se tient à sa place.