Étoile de papier

Les premières lignes racontent comment l’auteur a été interné de force dans un hôpital psychiatrique pour y soigner son alcoolisme. Elles sont saisissantes. On est empoigné, emporté jusqu’au point final de ce livre posthume: François Conod est décédé le 18 décembre 2017, à Lausanne.
Il avait publié quelques livres (roman et nouvelles) entre la fin des années 1980 et le début de la décennie suivante. Puis François Conod avait jeté l’éponge, enseignant jusqu’à l’âge de la retraite, poursuivant la traduction des livres de Walter Vogt pour l’éditeur Bernard Campiche, buvant bien plus que de raison. Il disait qu’un verre dans le nez lui adoucissait la vie: «C’est tout simplement se tromper d’antidépresseur. Cette erreur justifie-t-elle un internement?»
Dans sa cage psychogériatrique, François Conod observe et décrit. L’atmosphère médicamenteuse. Les patients séniles. Les caprices des uns, l’énigmatique folie des autres. Les journées vides ou simplement remplies par l’attente des repas. Ou encore la bande-son du régime hospitalier: roulettes des chariots, voix chevrotantes, lamentations… C’est écrit à la pointe sèche, sans apitoiements, ni sur les autres, ni sur soi-même. Étoile de papier est un livre d’une vivacité singulière, porté par un humour narquois qui contient et surmonte la souffrance. François Conod le répand sur cette vie asilaire et mortifère. Son sarcasme, c’est le vif qui se rebiffe.
Parmi les passages les plus drôles, ce «petit lexique infirmier malade» qui traduit la langue paradoxale et infitilisante du personnel soignant: si l’on vous dit «d’accord» signifie «on ne vous demande pas votre avis»… Il y a aussi le goût de la fiction qui revient quand François Conod se met à imaginer la vie d’un patient africain. Et des souvenirs de lectures qui remontent à la surface du temps immobile. Comme cette phrase de Malcolm Lowry: «Si notre civilisation devait dessoûler deux jours de suite, elle mourrait de remords le troisième.»

(Michel Audétat, Le Matin Dimanche)
Bernard Campiche Editeur