Tirer des flèches

Prenant le contrepied des appels commerciaux qui nous inondent, l’auteure a voulu entrer dans l’univers intime d’inconnus en proposant sur son site ou à la billetterie de certains théâtres la possibilité de lui commander un poème. Les textes écrits pour cette occasion sont une incursion poétique dans le quotidien d’un ou d’une destinataire dont elle ne connaît que le nom et le numéro de téléphone.
Au rythme des lieux, des atmosphères, des paysages et des expériences traversés par Julie Gilbert, une véritable série de « poèmes téléphonique » s’est construite, dessinant une cartographie d’instants fugaces initialement voués à disparaître. Tirer des flèches rassemble ces textes, les mets en regard les uns des autres, et donne ainsi à relire et relier cette cartographie à la fois réelle et intime.

(Présentation du livre, éditions Héros-Limite)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 08.05.2018

Les textes réunis dans Tirer des flèches sont issus d’une performance intitulée «Les poèmes téléphoniques» que Julie Gilbert a menée entre 2011 et 2017 à Montréal, Genève et Los Angeles: elle a proposé de rédiger sur commande des poèmes destinés à être lus par téléphone à des personnes dont elle ne connaissait que le nom et qui ignoraient qu’une de leurs connaissances les avaient choisies comme destinataires. Ce n’est pas la première fois que Julie Gilbert recourt à un dispositif qui s’inscrit dans une interaction avec le public. Si elle a écrit des scénarios de courts et longs métrages, des pièces pour le théâtre et réalisé des émissions radiophoniques, elle a aussi tenté différentes expériences où elle se trouvait elle-même sur scène. Très souvent, une dimension idéologique, ou politique, apparaît dans ses œuvres. Lors d’une précédente performance téléphonique, Sexy girl (2012), son but était de «réfléchir au-delà d’un discours féministe à la notion de représentation au féminin», dans Frost, une pièce où elle écrivait en direct avec Antoinette Rychner, il était question de solitude et de survie après un cataclysme, tandis que Les Enfants d’Héraclès (2016) traite de la migration. Pour Tirer des flèches, l’idée était de dresser une cartographie de lieux et d’instants, à partager lors d’un échange téléphonique désintéressé, en contrepied aux appels publicitaires: «Après les assurances, les aspirateurs, les compléments alimentaires, le téléphone rose, voici le poème par téléphone. Sous la pluie, à pied, au supermarché, au travail, en voiture, chez le dentiste, recevez un appel poétique!» propose Julie Gilbert sur son site internet.

Essentiellement descriptifs, puisqu’il s’agit d’observer et de garder une trace des paysages, ces poèmes frappent par la récurrence de l’affirmation qu’il existe un lien entre les lieux géographiques et le langage, comme si les mots pouvaient faire corps avec la terre, ou comme si un territoire pouvait contenir un texte, qu’il s’agirait de saisir. À Montréal, Julie Gilbert a le sentiment de se trouver sur «un continent qui de la côte Est à la côte Ouest frémit de cette étrange histoire qui s’imprime brusquement sur son sol». Elle ramasse sur les rives de Moncton des pierres qui «ne disent rien mais […] hurlent les histoires tronquées, les corps échoués, les naufrages et les abordages». Elle rêve d’être guidée et soutenue dans cette quête où il s’agit de déchiffrer des signes inscrits sur un site: «Mais peut-être qu’au milieu de la forêt désossée, vendue morceaux par morceaux, aux trafiquants de papier, de fer, de bois, quelqu’un, quelque part, nous aura laissé des bâtons à message qui diront: “Nous sommes rares, nous sommes riches. Comme la terre nous rêvons.” Ainsi que le dit Joséphine Bacon.»

Cependant, comme personne ne dépose de «bâtons à message» sur son chemin, la marche solitaire lui apparaît comme un moyen privilégié pour accéder à la perception de ces confidences – quasi inaudibles – qui font partie intégrante des paysages:

Je voulais marcher encore et encore, sentir tout entière la terre glacée. Sentir que tout est derrière. Et l’île et les paroles, et les bruits et les objets pour n’entendre plus que le souffle salé du vent, pour tenter d’entendre ce qu’il est de plus difficile d’entendre, au-delà de nous, de nos espoirs, juste entendre ce qui ne s’entend pas.

Ces poèmes nous font entrer dans un regard singulier sur le monde, ils nous incitent à être attentif à ce qui nous entoure. Ils sont portés par un désir de comprendre et d’aller à l’essentiel, qui passe par le dépouillement, le dénuement: «On voudrait savoir. On voudrait que les pierres parlent, que les montres retrouvées chez les antiquaires s’agitent, que les miroirs renvoient les visages entrevus. On voudrait. Et pourtant nos têtes congestionnées de récits, de mots, d’arguments crient grâce. Alors dans la faiblesse du jour, il faut espérer écouter le silence.» Cette ascèse s’inscrit dans une quête vitale:

L’eau coule le long des trottoirs, des routes, sur nos chaussures d’hiver, emportant avec elle toutes nos pensées, tous nos désirs travaillés au cœur des nuits froides. Traversant la ville, les ruelles jusqu’au fleuve. Est-ce qu’ils renaîtront ? Est-ce que les mots portés par le dégel deviendront des phrases ? Des morceaux de vie?

Car c’est grâce au langage que nous percevons le monde, même lorsque l’obscurité nous cerne:

Inventer dans le noir un fil, tisser une nouvelle histoire, de celle qui malgré saturation des signes, écroulement des paupières, permet de voir dans le noir.

Être au monde, saisir au quotidien sa réalité physique, la ressentir intensément, y trouver «assez de matière pour dire c’est ici, oui, c’est ici que tout commence», telle est l’aspiration constante de Julie Gilbert. Si comme elle, grâce à elle, on parvient à cet état de présence et de conscience aigüe, des signes nous atteignent et nous comblent:

Le paysage tendu, sur-éclairé se distend brusquement et une flèche tirée il y a longtemps, par on ne sait qui, on ne sait comment, traverse l’espace, les feuilles, les écorces et vient se planter ici, pour nous, juste au bon endroit, juste au bon moment.

Environ septante poèmes, sur plus de deux cents, ont été sélectionnés pour figurer dans le recueil Tirer des flèches. Rédigés à la première personne du singulier, ou en recourant sur le mode inclusif au pronom impersonnel on, ces textes ne laissent guère transparaître le dispositif dont ils sont le résultat, dans le sens où ils ne mentionnent pas le commanditaire, ni ne portent des marques d’adresse au destinataire. La date et le lieu en revanche sont notés, ce qui les apparente au genre épistolaire, mais surtout les inscrit dans un contexte spatio-temporel précis. Le destinataire a été ému lors de cet instant de partage: «ces textes ont créé des moments rares, très intenses et parfois étranges», note l’auteure. Mais ils ne font pas seulement sens dans ces circonstances particulières, et c’est avec raison qu’ils sont désormais publiés. L’effacement des marques énonciatives liées au commanditaire et au destinataire, ainsi que le recours au pronom on, qui a une portée universelle, ont pour effet que ces poèmes traversent le temps et l’espace, pour nous atteindre nous aussi, ici et maintenant, et « le réveil est doux, enveloppé d’un soleil déjà épais dans les fleurs de bougainvilliers».