Un monde en toc

Edmonton au Canada, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï, Casablanca: un tour du monde en cinq escales, choisies parce qu'elles abritent ces monstres du commerce mondialisé que sont les malls géants. Prétendant transformer la planète en parc d'attractions pour consommateurs manipulés, ces centres commerciaux démesurés sont comme des villes à l'intérieur des villes, avec vocation à absorber la ville réelle. On y vient de loin, on y fait tout, manger, dormir, se divertir, nager, skier, se photographier, acheter, naturellement; mourir, éventuellement, bien que la seule chose qui ne soit pas prévue, ce sont les cimetières.

L'auteure y fait ou y suscite des rencontres, usagers, employés, cadres commerciaux à l'inénarrable discours d'extraterrestres. Elle nous dresse les portraits étonnants des bâtisseurs de ces «meilleurs des mondes» ménageant à la fois le stéréotype (les mêmes marques internationales partout) et l'inattendu, le spectaculaire, l'insensé. Elle promène sur ces immenses miroirs aux alouettes un regard curieux, critique, ironique sans être jamais malveillant, de plus en plus halluciné à mesure qu'elle avance dans son étrange voyage.

(Quatrième de couverture, éditions du Seuil)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 28.05.2018

«Je fais le tour du monde, je suis journaliste», écrit Rinny Gremaud, comme s’il s’agissait d’une évidence. Edmonton, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï, Casablanca constituent les étapes du voyage éprouvant qu’elle a réalisé en janvier 2014. Cinq mégapoles, offrant «la possibilité d’un exotisme»? Oui et non, car Rinny Gremaud a décidé de visiter dans ces villes uniquement ces centres commerciaux démesurés que sont les malls, un projet qu’elle qualifie elle-même d’insensé et improbable:

Il ne viendrait à l’idée de personne de d’infliger de faire le tour de cette question, un état des lieux de la “mallification” du monde reviendrait à trop s’ennuyer.

Si le mall reflète les pires aspects de la société de consommation mondialisée, il apparaît néanmoins fascinant par sa démesure ainsi que par sa réinterprétation qui varie dans chaque lieu: il semble résister à la volonté commerciale d’acculturation qui le sous-tend.

Ce qui aurait motivé le voyage de Rinny Gremaud, c’est le constat que de plus en plus les villes, et en particulier Lausanne où elle vit, la désolent par leur uniforme laideur: manque de goût, absence d’imagination des architectes et des urbanistes, implantation des mêmes enseignes commerciales partout lui donnent le sentiment d’être la victime d’un «système qui nous dépasse et qui nous ignore», que nous subissons et qui nous anéantit. Mais pourquoi alors choisit-elle de se confronter physiquement, et cela jusqu’à l’épuisement, à ce que ce système renferme de plus excessif, c’est-à-dire le mall?

«Le mall est un extrait du monde. À sa manière, il est une utopie», postule l’auteure. Elle décrit l’architecture spectaculaire de ceux qu’elle visite. Elle en parcourt les allées à thème, elle énumère les offres et attractions – bars, restaurants, fastfoods, hôtels avec chambre igloo ou île polynésienne, cinémas, installations d’art contemporain, casinos, salles de jeux électroniques mer factice avec réplique grandeur nature d’une caravelle de Christophe Colomb, montagnes russes, patinoires, piscines, fontaines lumineuses, aquariums, places de jeux, pistes de ski, minigolfs, bowlings –, elle remarque plusieurs cliniques médicales, des zoos et des animaleries, dresse la longue liste des enseignes incontournables, s’émerveille de la résistance de quelques boutiques singulières – amulettes, pierres et fossiles, antiquités, objets en plastique colorés, comics – , elle relève la présence de chapelles œcuméniques et de tapis de prière. Elle rencontre des usagers, des responsables d’offices du tourisme, des directeurs commerciaux et des spécialistes du marketing, elle recueille des informations dont elle met parfois en doute la véracité. Elle s’effare des prix des enseignes de luxe fréquentées par les autochtones fortunés et les touristes aisés, met ces montants en relation avec les maigres salaires des employé·e·s, qui souvent sont des émigrés travaillant dans de très dures conditions. Elle assène que «l’inégalité constitue l’ordre inaltérable des choses» et que le modèle économique actuel a pour conséquence que nous ne sommes «égaux ni en droits ni en possibilités». Faciles d’accès, offrant souvent les seules zones piétonnières des cités, les malls donnent le sentiment d’être en sécurité et à l’abri de la pollution. Ils deviennent ainsi des lieux de rencontre, de promenade, des places de jeux pour les mères de famille.

Rinny Gremaud fait son travail de journaliste, elle accumule les informations, tout en étant attentive aux effets que produit sur elle ce voyage solitaire dans ces univers particuliers où les décors, lumière artificielle et air climatisé abolissent les repères géographiques et temporels. D’un bout à l’autre, son récit est captivant, grâce à l’équilibre qu’elle a su trouver entre objectivité et subjectivité. Lorsqu’elle découvre le premier mall de son périple, à Edmonton, elle «lui fai[t] face, dans une sorte d’excitation incompréhensible, qui [lui] échappe comme de l’enthousiasme et défie [s]on propre entendement». Elle trouve dans cet espace «plus de huit cent enseignes [qui] se proposent de répondre contre de l’argent à [s]es besoins élémentaires: nourriture, divertissement, estime de soi» et se demande ce qui se passerait si elle se mettait «à aimer le shopping» ? Elle apprécie surtout une forme d’«errance mentale» qui lui permet de «pens[er] à tout et à rien», ce qui devient impossible à Pékin, où elle est accompagnée d’une guide; dès lors «l’absurdité de la situation» lui apparaît: que cherche-t-elle? Elle confie que la plupart de ses rêves se caractérisent par un double mouvement de fuite et de quête: elle se trouve dans des lieux «trompeurs, plus complexes qu’il n’y paraît», où «d’autres gens se meuvent avec grâce et sans question», tandis qu’elle se sent mal à l’aise, s’efforçant à la fois de s’en échapper et d’y trouver quelque chose, sans savoir quoi.

Au cours de son voyage, ses visites assidues des malls lui feront éprouver l’ennui, jusqu’à l’épuisement. À Bangkok, elle écrit:

Je grelotte à côté d’une cheminée qui crache de l’air conditionné. Au lieu de sombrer dans le sommeil, je m’enfonce dans une tristesse pâteuse où se mélangent la lassitude d’être sans domicile fixe depuis deux semaines et le dégoût, à présent substantiel, du monde civilisé en général. Je commence à développer une espèce de haine angoissée des sols en faux marbre et des verrières de plafond. En ce point d’escale maudit, j’ai atteint la limite physique et morale de ma résistance à l’absurde.

À Casablanca, elle se trouve «dans un état de détresse qu’[elle] n’aurai[t] pas imaginé» et elle affirme que «le tour du monde du gigantisme commercial assorti d’un décalage horaire continu sur vingt-trois jours est ce que l’on peut souhaiter de plus cruel à son pire ennemi». Elle prend l’avion pour rentrer chez elle, mais à cause d’un retard, elle se trouve bloquée à l’aéroport de Lisbonne et se désespère de ne pas pouvoir rentrer chez elle. Elle révèle qu’elle n’a gardé aucun souvenir du premier voyage qu’elle a fait, alors qu’elle était âgée de trois ans, celui de son exil de la Corée en Suisse, en compagnie de sa mère, dont c’était aussi le premier voyage et qui laissait toute sa famille dans son pays natal. Et si Rinny Gremaud a par la suite beaucoup voyagé, ce voyage oublié est fondateur:

Mais le tout premier me hante tous les jours parce qu’il me constitue. Il m’habite, ou plutôt je l’habite encore, je le refais sans cesse. Ce voyage est dans tous mes voyages, je l’interroge, j’en cherche inconsciemment les traces, les sensations, dans chacun de mes déplacements, dans tous les lieux de partance du monde.

Elle conclut que son tour du monde, conçu d’abord pour en faire le récit, et qu’elle voyait comme une sorte de manifeste ou de pamphlet contre l’uniformisation et la laideur du monde, est peut-être avant tout un «voyage-lapsus, un acte manqué aux proportions touristiques dont il [lui] reste tout à comprendre». Ainsi, le seul regret qu’on peut éprouver en refermant Un monde en toc, c’est que malgré l’épreuve qu’elle s’est infligée, et dont elle livre un compte rendu passionnant, Rinny Gremaud n’ait pas trouvé ce qu’elle cherche obstinément et obscurément. Peut-on retrouver sa mémoire dans des lieux qui sont sans mémoire? Espérons qu’elle saura trouver une méthode moins douloureuse pour retrouver les traces de son passé, et qu’elle écrira un autre livre.