Aster Une vie de lapin
Aster. Une vie de lapin est un livre mêlant textes et dessins dont le sujet principal est un lapin à peu près nain, presque domestique mais surtout de caractère. Le temps de l'histoire se situe entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980.
Les textes décrivent les souvenirs vécus et partagés avec le lagomorphe. Les diverses narrations s'enrichissent de réflexions autour du rapport à l'animalité, à l'animal de compagnie, à l'attachement, à la douceur, aux joies et aux moments plus difficiles de l'enfance et de l'adolescence...
À travers le dessin, c'est toute une gamme de sentiments qui s'exprime : il s'agit d'une sorte de galerie de portraits. Portraits d'un lapin qui nous regarde pour nous dire que nous avons beaucoup à apprendre des animaux même si nous pensons en savoir plus qu'eux.
(Présentation du livre, éditions art&fiction)
Rezension
Découvert dans l’animalerie d’un centre commercial, Aster est un lapin noir, aux yeux ronds, «avec quelque chose de spécial qui le class[e] hors catégorie». Son nom, dû à son talent pour frapper du pied en rythme, donne son titre au récit graphique de Pascale Favre; l’auteure a une formation d’architecte d’intérieur et d’artiste plasticienne; son travail s’articule autour du dessin, de l’installation et de l’écriture, interrogeant en particulier les liens entre l’espace, la mémoire et les images mentales, comme on le perçoit notamment dans abcdefgz, un précédent récit graphique (art&fiction, 2010), où elle symbolise par des lettres différents points d’un quartier dont elle parcourt les rues, traçant ainsi des lignes imaginaires ou des lignes de fuite.
Dans Aster aussi, l’espace joue un rôle important. Des dessins au trait, sobres, quasi schématiques, souvent d’assez petit format, et presque toujours sans présence ni humaine ni animale, représentent la banlieue où la narratrice a grandi, le balcon où Aster passe la majeure partie de son temps, sa cage, la voiture avec laquelle la famille va à l’animalerie du centre commercial, rend visite à la parenté qui réside la campagne ou part en vacances, tandis que le lapin est mis en pension. Sur fond blanc, et occupant presque toute la page, les dessins d’Aster apparaissent denses et expressifs. Le lapin adopte différentes attitudes, semble être en mouvement. Des nuances dans le traitement de son poil rendent un effet de volume. Ainsi, au vide et à la froideur des décors s’oppose la plénitude et la chaleur de la présence animale. C’est seulement par le texte, c’est-à-dire par le processus de la lecture, que l’animal s’intègre à son cadre de vie. Pour Pascale Favre, l’attachement aux animaux s’inscrit dans une dynamique positive: «Leur présence est rassurante, elle est le signe du vivant».
Alors que le sujet pourrait paraître relativement banal, le récit déploie de manière originale, à partir de la relation avec Aster, la description d’un mode de vie et d’habitat entre banlieue et campagne dans les années 1970-1980 et une réflexion sur notre relation aux animaux, ainsi qu’une évocation des représentations culturelles qui hantent notre imaginaire. Aux souvenirs de l’enfant, le récit mêle subtilement les réflexions de l’adulte, qui fait preuve d’empathie: il s’agit «d’essayer de voir comme [les animaux] nous regardent et s’efforcer de se détacher d’une vision trop réductrice qui nous place au centre de toute chose».
Les attentes des êtres humains ne correspondent pas forcément aux besoins de l’animal, et si Aster n’apprécie guère le contact physique désiré par l’enfant, s’en défend même avec agressivité, il aime être regardé:
Ce lapin exigeait notre attention. Il ne voulait ni être caressé ni aimé pour sa douceur ce qui n’était vraiment pas son fort, mais désirait être observé. La question ne s’était jamais posée dans l’autre sens, mais au final c’était bien nous qui souhaitions de sa part un lien affectif manifeste.
Et quand Aster se sait regardé avec une «attention soutenue», il offre à ses spectateurs de petits spectacles de danse dont il change régulièrement les chorégraphies complexes afin de toujours surprendre son public. La réflexion porte ainsi sur ce qui est naturel et artificiel, puisque les membres de famille qui vivent à la campagne s’étonnent et rient du comportement d’Aster:
C’était décidément bien un lapin des villes avec des manières bizarres, un genre à vouloir jouer au plus malin, à se faire remarquer. Même les animaux devenaient des citadins avec des manies étranges loin de la vie naturelle de la campagne.
Il apparaît que peu de choses nous séparent des animaux: comme nous, ils ont des aptitudes particulières, des préférences, ils nouent des relations singulières avec les personnes qui s’occupent d’eux, et ils entretiennent entre eux des relations complexes, car «les histoires de cœur [sont] aussi compliquées entre lapins qu’entre humains». Ils défendent avec agressivité leur territoire, ce qui obligera l’enfant à garder injustement enfermée dans une cage Isidore, la lapine au caractère affectueux qu’elle avait acheté à l’animalerie dans une période où elle s’était désintéressée d’Aster. Les animaux souffrent et ont peu de moyens se défendre lorsque l’on les maltraite, comme cela avait été le cas dans une pension durant les vacances: «c’était pour nous le moment de regarder en face la souffrance muette de l’animal». C’est aussi l’occasion de se confronter à une inégalité fondamentale: «je savais qu’en cas de souffrance, je pouvais l’énoncer, ce qui nous différencie des animaux».
Pourquoi désire-t-on s’occuper d’animaux? Que nous apporte leur observation? Comment communiquent-ils avec nous? Pourquoi les mange-t-on, ou refuse-t-on de les manger? Que ressent-on quand on les voit souffrir? Quand on est confronté à leur mort? Autant de questions essentielles que ce récit aborde sur un ton d’une confondante simplicité.