Là-bas, août est un mois d'automne
Voici un éloge de la lenteur et de la liberté, un roman sur un frère et une sœur qui vivent depuis toujours sous le même toit et qui ont conclu ensemble un pacte tacite. Madeleine fume le cigare, se passionne pour la conquête spatiale, tient le ménage de la maison et, surtout, protège son frère. Gustave, lui, s’acharne à inventorier le monde et ce qui va disparaître, en marchant, photographiant, écrivant. C’est que la paysannerie se transforme, ses rituels et ses objets aussi, et, avec eux, la nature.
Bruno Pellegrino saisit avec talent ce couple frère-sœur et le cocon qu’ils ont tissé au creux de leur environnement, entre autarcie et symbiose. Le rythme qu’il insuffle à ses phrases nous projette dans un monde bruissant de couleurs et de sensations, l’univers rural des années 1960, si proche car revisité avec les mots du XXIe siècle .
Ce premier roman s'inspire librement de la vie du poète Gustave Roud et de sa sœur Madeleine.
(Présentation du livre, éditions Zoé)
Rezension
Un jardin coloré aux allures de jungle, mais ordonné savamment en fonction des besoins des innombrables variétés de végétaux qui y foisonnent. Une cour, une fontaine, des dépendances. Une maison ancienne où il y a trop de pièces, trop de meubles, trop d’objets qu’on garde même s’ils ne servent plus à rien. Des gestes, pour vivre certes, mais surtout pour perpétuer les gestes d’autrefois. Car Madeleine et Gustave appartiennent à un autre temps. Un temps décalé, comme l’indique le titre du roman, Là-bas, août est un mois d’automne.
D’elle, «la discrète, la secrète», on ne sait presque rien, et de lui, que sa sœur considère comme «un mystère vivant», que sait-on, que peut-on savoir? Car il s’agit de Madeleine et Gustave Roud. Bruno Pellegrino s’est documenté: œuvre poétique et photographique, journal, correspondance, film. Cependant, grâce à un narrateur qui avec une certaine malice avoue ses ignorances, ou ses inventions, la distance avec la réalité biographique est établie. C’est à la fois rusé et honnête. Habile, indéniablement. Et réussi. Mais pas vraiment à cause de ce procédé, plutôt parce qu’on sent que l’auteur a pour ses personnages beaucoup d’estime et une profonde amitié. Par ses recherches, il les a longuement côtoyés, et une forme de familiarité s’est instaurée, qui apparaît notamment dans des adresses en discours direct libre du narrateur à Gustave, sans qu’on puisse toujours démêler sa voix de celle de Madeleine, ou comme s’il traversait le temps afin de réprimander le poète de sa tendance à la procrastination: «Si tu veux aboutir à quelque chose, mon Gus, il va falloir te ressaisir.» Par ailleurs, l’auteur cite, sans marquage typographique, des phrases entières du poète et de sa sœur, procédé qu’il mentionne seulement dans la note de fin, et qui dénote d’une grande proximité avec les faits réels, tout en s’inscrivant dans la même dialectique de rouerie et de loyauté que l’emploi d’un narrateur qui admet avoir eu quelquefois recours à son imagination. Le roman est ainsi tendu entre fidélité à la vérité biographique et liberté de fantasmer.
Le mode de vie de Madeleine et Gustave paraît anachronique. Dans les travaux de ménage et de jardinage qu’exige leur maison à la campagne, ils agissent à «leur manière lente et savante d’éprouver l’épaisseur des jours», et selon des traditions familiales que seule la fatigue et l’âge remettront en question. Le récit se focalise sur une décennie, de 1962 à 1972, et l’on tendrait parfois à penser qu’il se déroule bien avant, tant les activités décrites sont atemporelles. Quelques repères insérés au fil du texte nous rappellent qu’on se trouve bien dans la deuxième moitié du XXe siècle: la route qui passe juste derrière leur maison doit être élargie car le trafic routier augmente, Roud est souvent dérangé par des appels téléphonique, il écoute des concerts à la radio, et avec sa sœur, ils se rendent parfois au salon de coiffure pour regarder la télé, notamment afin d’assister en direct «à la marche sautillante d’Armstrong sur la Lune».
Madeleine est fascinée par les premiers vaisseaux spatiaux, elle conserve précieusement les coupures de presse qui signalent les dernières conquêtes spatiales, et quand le journal annonce que la première femme envoyée par l’URSS dans l’espace, Valentina Terechkova, a passé trois jours en orbite, Madeleine récolte «le carré de sarrasin qu’elle a semé […] à proximité des ruches». Mais si l’on imagine que l’espace infini du cosmos exerce sur elle un si fort attrait parce qu’il lui permet de s’évader de l’univers étroit de ses tâches domestiques, on se trompe; c’est au contraire parce que ses gestes quotidiens nécessitent autant de minutie et de précision que la préparation d’une mission spatiale: jour après jour, elle ne fait appliquer «la bonne vieille méthode: fractionner la tâche en une série de petits problèmes à résoudre. Rien ne distingue, fondamentalement, la préparation de confiture d’une expédition sur la Lune».
Le travail de Gustave n’est quasi montré que de l’extérieur: il prend des photos, griffonne dans ses carnets, rédige articles et correspondance tantôt chez lui tantôt dans le brouhaha d’un café, a du retard dans ses traductions, empile ou disperse des papiers en désordre, peaufine ses phrases, résolvant des petits problèmes d’adjectifs ou de ponctuation; cependant, à force, il aboutit à un livre, puis à un autre. Il s’agit pour lui, essentiellement, d’«extraire quelques morceaux du petit pactole de ses journées et de ses nuits et tenter de leur donner une forme, juste ça». Car, affirme le narrateur, «c’est une question de durée, une histoire de temps. Celui qui est passé et qui revient en boucle. […] Celui aussi qu’on doit laisser entrer dans le livre qu’on écrit».
Et Bruno Pellegrino a su parfaitement extraire des morceaux du pactole des jours de Madeleine et Gustave et faire entrer le temps dans son livre. Il réussit à nous faire éprouver la densité du passé au travers de personnages d’autant plus vrais qu’ils sont un tout petit peu inventés, dans le cadre d’une maison si particulière que, bien que plus personne n’y habite depuis des années, une lumière scintille encore.