Notre-Dame des égarées

Colmar, à l’aube du XXe siècle, Hélène native du Midi et Karel le violoniste venu de l’Est donnent naissance à une petite Stella. Après de courtes années de bonheur, l’enfant meurt soudainement. Puis Hélène disparaît sur les traces de sa fille, qu’elle imagine toujours vivante. Karel décide de rejoindre le Rhône, fleuve de cœur d’Hélène, dans l’espoir de l’y retrouver.

Voisard puise à la double source du conte et de la poésie pour mener ce roman du dépouillement. À la suite du vagabond walsérien Karel, il nous entraîne à la rencontre des gens qui peuplent la route du Sud, l’abbé Viénot et son «eau de la vie», ou la famille Goldberg, au fils violoniste de génie.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Rezension

von Cécile Beer
Publiziert am 20.11.2017

Dans son dernier roman, Alexandre Voisard prend pour point de départ un fait divers survenu dans le village d’Ocourt, le suicide d’un inconnu devant une église. À partir d’un article tiré du journal Le Pays (Porrentruy), daté du 2 juin 1900 et reproduit à la fin de l’ouvrage, le poète tente de «voir clair» dans la vie de cet anonyme et imagine les raisons qui ont pu le conduire à une telle extrémité. Ces raisons, au nombre de deux, comme les coups de revolver tirés, ce sont ses «égarées», sa fille décédée brutalement de la diphtérie et sa femme emportée par la folie, à la suite de ce drame.

Soucieux d’inscrire son histoire dans le réel, Alexandre Voisard multiplie les références spatio-temporelles au sein d’un récit structuré en quarante-cinq chapitres. Le lecteur assiste à la rencontre rapide d’Hélène et de Karel dans un pensionnat pour jeunes filles de Colmar à la fin du XIXe siècle. La vie quotidienne est ponctuée par les fêtes religieuses: Noël, la fête de la Saint-Etienne, l’Épiphanie. L’union des amants se déroule pendant les fêtes de fin d’année, le mariage a lieu au printemps suivant et la petite Stella naît au mois d’octobre. Après quelques années de bonheur, l’enfant décède brutalement. Le récit se meut alors en une quête progressive soulignée par des chapitres plus longs. C’est tout d’abord l’errance hallucinée de la mère, persuadée que son enfant est encore en vie, puis celle de l’époux qui part à la recherche de sa femme disparue. Dès lors, ce sont davantage les repères spatiaux qui ponctuent la narration. Le lecteur suit pas à pas le cheminement de Karel, parti des bords de la Lauch de Colmar pour finalement se perdre dans la vallée du Doubs, au cœur du Jura suisse. Les noms de lieux, les églises, les références à la végétation et aux fleuves ainsi qu’aux spécialités locales envahissent ce récit empreint de sensualité. On goûte aux bonheurs simples de la vie paysanne: on respire l’odeur des vignes alsaciennes, on s’arrête déguster le lard paysan et les röstis de la grand-mère, on cueille des cerises, on boit de la damassine. Ce n’est pas pour autant un roman régionaliste que nous propose Alexandre Voisard. Bien au contraire, grâce à la métaphore fluviale qui irrigue tout son récit, il nous propose un conte poétique tout à fait original.

En effet, dès l’incipit, le fleuve est présenté comme une instance narrative qui contribue à l’union et à la désunion des personnages. Le narrateur souligne que «[l]es destins infiniment croisés des humains, de leur naissance jusqu’à leur fin dernière, ressemblent à ce fortuit et gigantesque branle-bas des eaux». Les protagonistes sont d’emblée placés sous le signe de l’eau. D’un côté, Karel, le violoniste aux origines praguoises est «l’homme du Rhin», tandis que de l’autre, Hélène, native du midi, est issue «du Rhône». Or, dès le début de leur union, la jeune femme met en garde son amant: «Où cela nous mène-t-il? Tu es du Rhin, je suis du Rhône, on ne se rencontrera jamais, jamais vraiment». Cette union des contraires est fatalement vouée à l’échec et l’avertissement d’Hélène scande le texte, tel un refrain. Sa femme disparue, Karel suivra vainement les méandres du Doubs et s’arrêtera avant que celui-ci ne rejoigne la Saône, pour être finalement englouti par le Rhône et rejoindre enfin la mer Méditerranée, dans le midi.

La présence de l’eau scande également les moments clés du récit. Lors d’un violent orage, Hélène apparaît à Karel en une vision hallucinée. Puis, c’est sa fille qu’il croit apercevoir alors même qu’il se baigne dans le Doubs: «Je croyais chercher Hélène qui courait après le fantôme de notre enfant et me voilà à mon tour tout proche de ce tourbillon qui les a englouties toutes deux». Symboliquement, il dépose alors ses affaires dans le fleuve pour que le courant emporte ce «bagage périmé». Peu avant son suicide, il jette encore d’un pont ses papiers personnels en criant «à la Vôtre, Notre-Dame des égarées». Dans le récit d’Alexandre Voisard, l’eau emporte ainsi avec elle les secrets des hommes que les poètes se chargent de nous révéler. Mais le fleuve par son trajet sinueux et imprévisible est aussi une invitation à approfondir une réflexion plus universelle autour des thèmes de l’égarement et de la quête.

Dans Notre-Dame des égarées, Alexandre Voisard manifeste son goût pour la langue en se livrant à une véritable réflexion autour du thème de l’égarement. Dans son sens premier, le terme désigne l’action de «s’égarer», de «se perdre» et c’est bien le cas d’Hélène, partie à la quête de sa fille et dont Karel va signaler la disparition à la police. Mais naturellement, le terme désigne aussi la perte de repères, l’errance et la divagation des personnages emportés par la douleur du deuil. En ce sens, Karel fait lui aussi figure d’«égaré» puisque tel un «Juif errant», il poursuit les spectres de sa femme et de sa fille.

La plus grande partie du récit est consacré à cette quête qui prend une dimension existentielle. Bien que les églises et chapelles ponctuent son chemin, Karel refuse l’appellation de «pèlerin» et le refuge de la religion, pour mieux explorer différents types de réponses. Ainsi, la rencontre avec le curé Auguste donne lieu à des discussions philosophiques enjouées et accompagnées de bonne chère qui sont plutôt une invitation à revenir aux plaisirs de la vie simple: «Mon cher Karel, à chaque instant de notre existence on doit faire un choix. Dis-toi bien ceci et retiens-le, choisis toujours le plus simple, tout en sachant que le plus simple n’est pas forcément le plus facile, c’est même souvent le contraire». «Au fond, ta vraie vie a commencé avec ta femme et le fruit de votre union, c’était votre trinité, elle se termine avec elles, ton œuvre est devant toi comme avant.» Poursuivre son œuvre pour le musicien Karel, cela pourrait être retrouver sa musique, une musique consolatrice quand les mots ne suffisent plus. Pourtant, malgré ses efforts et quelques rares moments d’émotions intenses, le violon en deuil reste silencieux. Karel finit du reste, par faire don de son instrument au père d’un jeune musicien prometteur, en échange…d’un revolver.

Dans le roman d’Alexandre Voisard, la disparition de l’être aimé sonne donc la mort de la création. Toute forme de renaissance semble impossible pour le musicien Karel. Sa musique se tait et il ne reste plus que le bruit des deux coups de revolver, avant qu’on ne l’«enterre en silence». Par ce parti-pris original, Alexandre Voisard rejette la figure traditionnelle de l’artiste maudit qui puise son inspiration dans une destinée malheureuse. Bien au contraire, en inventant cette fable à partir des eaux du Doubs, il fait le pari d’une écriture créatrice et revendique le statut de poète-conteur «qui voi[t] clair dans l’obscurité, bien assez pour ravir aux eaux assez de leur légende». Fidèle à la tradition orale du conte, il invite en outre le lecteur à poursuivre sa quête poétique: «L’un ou l’autre de ces conteurs inspirés trouvera-t-il au pays du Rhône une trace d’Hélène disparue, Hélène épouse de Karel et mère de Stella montée au ciel, ainsi que disent les croyants?» Le pari est gagné et Notre-Dame des égarées est un conte poétique et philosophique qui aborde les grandes questions de l’existence et de la création artistique.