Véronique ta mère
Roman

Les saints préceptes selon Véronique: «fumer beaucoup, déconsidérer toute forme d’autorité, vénérer le rock’n’roll, aller aussi souvent que possible à la rivière et fumer encore plus». Un étonnant mode d’emploi que le narrateur n’aura de cesse de mettre en pratique.
Avec un sens singulier de la narration, un humour rock et une inventivité stylistique remarquable, ce roman dessine le portrait ambigu d’un improbable maître zen. Un très étonnant roman d’apprentissage centré sur la relation d’un garçon allumé avec sa tante incendiaire.

(Présentation du livre, éditions des sauvages)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 18.01.2018

Le sujet des deux précédents ouvrages de Philippe Gindre, Pagaille temporelle (2008) et Demain, ça vient (2011), était la consommation de drogues, les effets sur le corps et le psychisme, les conséquences sur les relations sociales et sentimentales. Relatant des scènes de défonce, la souffrance du manque, les cures de désintoxication, le mal à trouver du sens à la vie, la douleur de voir ses meilleurs amis se détruire, la narration s’en tenait essentiellement à un compte rendu factuel, parfois répétitif, dont la lecture pourtant ne lassait pas, grâce au rythme alerte et la fluidité de l’écriture. Dans Véronique ta mère, on retrouve ce même style vif et apparemment désinvolte, et si la drogue est toujours omniprésente, le récit, habilement construit, interroge cette fois l’attitude ambiguë de plusieurs membres de la famille et analyse avec lucidité le phénomène de la dépendance.

Comme le narrateur enfant, puis adolescent, on est tout d’abord séduit par Véronique, sa tante aux «yeux magiques». En sa compagnie, tout est exaltant: sorties, repas, disques, livres, discussions. Elle ne n’impose à son neveu ni devoirs ni contraintes. Il est ébloui par ce mode de vie voué au plaisir, absolument opposé à celui de ses parents, pour lesquels le travail représente «le sens même de l’existence». La force du récit, rédigé dans une langue qui joue avec des effets d’oralité, est de réussir à nous faire adhérer, avec parfois un sentiment de malaise, au point de vue du jeune garçon. Véronique se drogue, toute la famille le sait, mais jamais personne ne remet en question les moments que l’enfant passe avec elle, «sans que l’on puisse pourtant ignorer le genre d’enseignements qui se délivrait en cet ashram». Peut-être est-il trop tentant de croire, comme Véronique l’affirme, que «le chanvre indien engendre une élévation du niveau de pensée, attise l’inspiration et la créativité»? Cependant, si la tante parvient à trouver une forme d’équilibre tout en ayant constamment «un taux absurde de THC» dans le sang, son neveu, entraîné par elle sur cette voie, se retrouvera, jeune adulte, dans une douloureuse impasse.
Dans Véronique ta mère, Philippe Gindre touche juste: sans amertume, il met en scène des adultes irresponsables, égoïstes, ou peut-être juste dépassés et impuissants, et décrit, à la première personne, la trajectoire erratique d’un adolescent jusqu’à son entrée, tardive, dans une vie d’adulte accomplie. C’est donc un roman de formation, inscrit dans la réalité contemporaine.
On comprend que le narrateur a éprouvé le besoin de se réconcilier intérieurement avec Véronique, avec qui la relation a été à la fois aimante et dévastatrice. L’écriture lui permet de revenir sur le passé, avec une clairvoyance durement acquise, et surtout elle participe intensément à un effort de redéfinition de soi, car renoncer aux moments d’extase que procure la drogue, quitter un milieu social connu, rompre avec «le mythe de l’indocile», «ça fait bizarre: c’est une part essentielle de son identité qui est à redéfinir». Le doute et la réprobation, quant à la conduite de Véronique, ne s’infiltre que peu à peu dans l’esprit du lecteur. Le ton n’est jamais moralisateur, et c’est davantage par la mise en forme des événements que par l’expression de jugements de valeur que l’on saisit le drame qui s’est joué, voire qui se rejoue sous nos yeux, puisque de nombreux passages sont rédigés au présent.

La construction de Véronique ta mère obéit à un certain nombre de contraintes; c’est un choix formel qu’il est important de souligner dans le cadre d’un récit dont la figure centrale, Véronique, refuse de se plier aux règles et obligations de la vie sociale.
Le premier chapitre relate un rêve; alors que Véronique est morte, le narrateur sonne à sa porte, elle lui ouvre, lui sourit et dit: «Ça, c’est mon neveu chéri qui vient me chercher pour aller à mon enterrement.»
Par la suite, tous les chapitres impairs se déploient dans une temporalité qui oscille entre le présent et le passé: durant les funérailles, des souvenirs remontent, des proches évoquent la disparue, tandis qu’il s’agit, pour son neveu, de vaincre la rancune qu’il ressent pour elle afin de «rendre sa mémoire aussi vénérable que celle de n’importe quelle autre sainte». Il souhaite préserver la meilleure part de ce qu’ils ont partagé: «C’est l’énergie, la vibration de la Véronique qui a allumé mon enfance et mon adolescence que je veux garder.»
Tous les titres des chapitres pairs ont, par la mention de la date et de l’âge du narrateur, un double ancrage temporel; ils observent une chronologie rigoureuse, qui découpe les événements marquants et rend perceptible la funeste logique de leur enchaînement, depuis avril 1977, alors que le narrateur est âgé de quatre ans, jusqu’en novembre 2013, où il atteint ses trente-neuf ans, et où sa tante meurt.
Le dernier chapitre s’intitule «Photo-souvenir» et s’efforce de fixer des moments où Véronique apparaît «lumineuse et belle», où les fêtes étaient «d’une énergie si exaltante que plus rien ne pouvait se rajouter à l’ivresse auto-générée», et où, dans un instant d’égarement, elle l’avait embrassé sur la bouche, avant de lui «sourire dans les premiers rayons du soleil, de tout son être». La séduction qu’exerce Véronique est-elle innocente ou perverse? Transgressive, en tous les cas, comme l’indique le titre.