Manifeste incertain 6 Blessures
Avec Blessures, sixième volume du Manifeste incertain, l’auteur revient sur son enfance et son adolescence.
Il se souvient de trois épisodes douloureux, qu’il raconte tour à tour avec gravité et humour: la mort de son père, un étrange accident de voiture dans l’Espagne de Franco et une expérience cauchemardesque sur une île de naturistes. Un livre purement autobiographique.
Ces trois épisodes sont entrecoupés de brèves incursions à Saint-Nazaire, Rome, Barcelone, prétextes à évoquer quelques aspects existentiels du monde d’aujourd’hui.
(Présentation du livre, éditions Noir sur Blanc)
Rezension
C’est la traversée organique d’une mémoire qu’offre le sixième volume du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, « Blessures ». Comme dans les livres précédents, textes et dessins dialoguent pour composer une double narration. Ce nouveau venu sur les neuf tomes annoncés par l’auteur n’est plus focalisé sur une figure tutélaire – de Walter Benjamin à Vincent Van Gogh ; son originalité consiste à mettre au premier plan un récit autobiographique déjà amorcé en filigrane dans le reste de l’œuvre. À travers neuf chapitres de longueur inégale, le récit se construit d’un va-et-vient entre le présent – des évocations d’errance réflexive et existentielle à Barcelone, Rome, Naples ou Saint-Nazaire – et une exploration sensible de souvenirs de jeunesse de l’auteur, articulés autour de ces premières « blessures » que le temps cicatrise mais qui marquent durablement. Le récit ne se veut à aucun moment exhaustif. C’est une mosaïque sublimée par son incomplétude : «Je m’efforce de reconstituer ma jeunesse en comblant les intervalles oubliés, mais rien à faire. Ne restent que des vestiges éparpillés. L’herbe et la ronce les recouvrent. Plus aucune continuité n’est possible. Je ferai donc avec. »
De ce constat naît un récit volontairement partiel, partial. Nous voilà avertis : il ne s’agira pas de raconter une vie tel un biographe consciencieux de ne rien oublier mais plutôt de choisir arbitrairement les détails essentiels à partir desquels tout se construit. Entre ces instants choisis, entre une succession d’anecdotes tirées de l’enfance et de réflexions éparses sur notre monde contemporain, entre le présent de l’écriture et le temps lointain des souvenirs, de nombreux épisodes sont tus : ainsi, de la vie professionnelle de Pajak, de ses années de manœuvre sur les chantiers ou de ses débuts de dessinateur, par exemple, il ne sera pas question dans ce livre.
On plonge en revanche dans les bribes de sa petite enfance : les premiers dessins ressemblent aux photographies d’un album de famille. Les souvenirs sont d’abord joyeux, on évoque le père peintre, « dans son pantalon en velours côtelé, son pull-over couleur rouille » qui pourtant, s’il est décrit, n’est jamais représenté (il faudra attendre le début du deuxième chapitre pour voir le seul portrait du père, le visage souriant sortant de l’ombre). Bientôt fait irruption la blessure originelle : la mort du père, dans un accident de voiture. On comprend alors son absence des images de ce premier chapitre : « Sa voix s’est tue, son visage s’est effacé. » Plus loin seront évoqués les nouveaux compagnons de la mère, jamais apprivoisés ; l’école religieuse, où le jeune garçon autrefois enfant modèle devient cancre ; l’enfance alsacienne ; une fugue à Paris et une nuit passée sous un pont. L’Histoire ne cesse d’être mise en perspective avec le récit intime, tandis que l’auteur relate par exemple l’Occupation allemande à Strasbourg, vécue par ses grands-parents. Les trajectoires individuelles ne peuvent sans doute se concevoir sans le contexte qui les englobe : « Je pense à la beauté fugitive du monde, à son temps compté ; et je pense aux souvenirs qui s’éteignent. Peut-être que ceux qui persistent malgré tout sont ceux que l’on a racontés souvent. Ainsi la parole remuée fait office d’Histoire, de notre propre histoire, j’entends. »
Plus loin, l’auteur se souvient de ses quatorze ans, en Espagne avec sa mère et son nouveau compagnon, alors que le pays vit ses dernières heures de dictature franquiste. Un nouvel accident survient : la mère, au volant, perd le contrôle de l’automobile, qui glisse sur la chaussée détrempée et se renverse. Heureusement, tout le monde survit. Le chapitre se clôt néanmoins sur une énigmatique déclaration de la mère, des années plus tard, entre confidence et boutade : « J’ai voulu tous nous suicider ! »
La figure maternelle traverse le récit : l’auteur évoque encore Mai 68 à Lausanne, puis un séjour sur l’île du Levant, où, à l’âge de treize ans, il est forcé au naturisme par une mère bercée par les idéaux de l’époque. Pajak relie de nouveau l’intime à l’historique en mettant en perspective cette nudité forcée avec l’histoire du lieu : dans la seconde moitié du XIXe siècle, il nous apprend ainsi que l’île fut une colonie pénitentiaire qui a accueilli près de trois cents adolescents rééduqués au travail forcé. Cet épisode n’est pas sans rappeler la « liberté obligatoire » qu’évoquait déjà l’auteur dans le Manifeste incertain 4. Il conclut le chapitre avec des mots très durs à l’adresse de sa mère, comme en réponse à ces années d’humiliation adolescente : « Ma mère a tué mon innocence ; elle l’a ensevelie au nom de sa propre émancipation sexuelle, pensant agir au nom d’une société libérée, d’un lendemain qui chante. » Aujourd’hui, la mère est atteinte d’Alzheimer. Des fragments du dernier chapitre, d’une bouleversante simplicité, décrivent les visites à l’hôpital : « Son regard est absent, sa mémoire est morte. […] Elle se tient devant moi, mais ce n’est pas elle. […] Ma mère est morte d’une mort inachevée. » S’ensuit une brillante réflexion sur la mémoire comme constituante fondamentale de nos identités – pourtant toujours réinventée, par les récits que l’on s’en fait.
Malgré toutes les blessures que ce livre fait ressurgir, le récit n’est jamais pathétique. L’auteur, loin d’adopter une position plaintive, se confie, avec beaucoup de pudeur et de sensibilité, et par le biais d’une écriture fine et précise. La justesse du ton est remarquable, comme le choix du présent de narration est intelligent : plutôt que d’adopter une position surplombant sur son propre passé, Pajak fait renaître ses souvenirs en se dispensant de trop les commenter. Le texte n’est jamais manichéen, toujours sincère, et exprime beaucoup en peu de mots.
L’œuvre de Pajak est celle d’un lecteur passionné qui retranscrit au fil de ses livres son expérience de lecture. Une lecture multiple : celle de l’Histoire d’abord, celle de ses auteurs fétiches, souvent des « incompris » (de Walter Benjamin à Friedrich Nietzsche, en passant par Ludwig Hohl), celle enfin de sa propre existence. Ainsi, si l’auteur choisit dans le volume « Blessures » une narration purement autobiographique, il agit de nouveau comme lecteur, cette fois de sa propre trajectoire de vie ; il s’agit ainsi d’en livrer une relecture, forcément partielle et subjective. C’est ce qui en fait toute sa sève. Ses dessins tout en nuances et son écriture sans emphase tissent conjointement un « récit écrit et dessiné » volontairement incomplet, se contredisant parfois, se répondant souvent, dans lequel Pajak nous invite à réinventer la mémoire – individuelle et collective. Son talent est aussi de savoir laisser parler les silences.
De somptueux dessins à l’encre de Chine, toujours prêts à chavirer dans des noirs abyssaux, accompagnent le texte, à la façon d’un contrepoint musical. Ils prolongent les mots lorsqu’ils réinventent des photos de famille; ils entrent en dissonance avec eux à travers des portraits, des paysages, des scènes de genre puisant à l’inconscient collectif et ouvrant de fascinantes perspectives tangentielles. (Antoine Duplan, Le Temps, 24.08.2017)