Pas de deux
Pas de deux est l'ultime volet d'un tryptique romanesque écrit par Madeleine Santschi, dont les deux premières parties, Sonate (Mercure de France, 1965) et Toutes ces voix (Zoé, 1994) révélaient une écriture singulière constituée d'un tissage de voix, de tons contradictoires (entre tendresse humaine, satire sociale et pathétique), d'un réseau serré d'images et de réminiscences flottant dans une sorte de brouillard onirique ou mémoriel d'où tout surgit comme du chaos. Das Pas de deux, inédit à ce jour, l'action est réduite à un instant «qui pourrait être n'importe quel instant». Le texte se présente, selon l'expression de Jean Lecoultre, comme un «dispositif musical» où le pari fou de l'auteure est de parvenir à enfermer, tout en le gardant vivant, avec ses contradictions, sa polyphonie, ses couleurs et ses timbres simultanés, la totalité d'un instant. Oeuvre d'une vie, en réalité, où tout est convoqué pour aboutir, hors de toute explication, au sens. Radical, sans concession, Pas de deux est une traversée de la langue, un tissage qui mêle avec une intelligence remarquable un ensemble de voix, un roman devenu poème qui se présente au lecteur comme une partition de mots à «lire» musicalement, et où alternent en un tissu serré, très travaillé, notations, aphorismes et citations.
(Présentation du livre, éditions Héros-Limite)
Rezension
Romancière, essayiste, journaliste et traductrice de l'italien et de l'anglais, Madeleine Santschi, née à Vevey en 1916, a passé son enfance à Nancy puis à Milan. Elle est morte en 2010. Spécialiste de littérature italienne, elle a traduit en français des ouvres d'Albino Pierro, Grazia Deledda, Laura Betti et Antonio Pizzuto. Pas de deux est le troisième et dernier volet d'un tryptique romanesque dont les deux premières parties étaient intitulées Sonate (Mercure de France, 1965) et Toutes ces voix (Zoé, 1994). Il peut cependant se lire comme un livre indépendant, plutôt comme un long poème que comme un roman dont il a abandonné nombre de caractéristiques: plus d'intrigue, plus de narration, plus de voix reconnaissables comme les suggérait encore Nathalie Sarraute à qui il est souvent possible de penser tant celle-ci a fait voisiner, elle aussi, roman et poème.
Comme l'écrit la poète Ariane Dreyfus «Il faut être la danseuse immédiate». (La lampe allumée si souvent dans l'ombre, éd. José Corti). Et elle ajoute: «Au fond, la danse et avec elle la musique, répond à cette question, vitale: comment mettre en forme le temps qui passe? Puisqu'il faut bien arriver à se mettre au monde soi-même.» En ces mots Madeleine Santschi pourrait tout à fait reconnaître le projet de Pas de deux. La littérature s’apparente à la danse, ce qui la rapproche de la poésie, sa part la plus attachée à rendre l'immédiateté de notre condition, à convertir la langue en énergie la plus pure possible, la plus polysémique, à remonter en amont de la langue dans ses sous-bassements sensoriels et perceptifs.
Il faut aussi rassembler le présent qui vient en ce qui le compose: sa banalité comme sa magnificence. Un sujet immanent s'affirme comme il s'efface dans un mouvement continu, une giration sans fin. Le flot de ce qui se présente à la conscience ne subit aucune rétention, aucune contrainte. Au contraire, toute la mise en forme cherche à suggérer une sorte de d'explosion aléatoire et continue, un jaillissement qui se répète, mais toujours différent.
Des citations aimées d'écrivains divers reviennent comme d'autres fragments, d'autres vers, dans un autre contexte: autres résonances, autres directions possibles, autres rythmes. «La danse, c'est l'âme qui devient mouvement», citation de Noureev, résonne avec «Chaque goutte d'eau contient toute l'eau» de Victor Hugo et fait écrire à Madeleine Santschi : «Elle disait / un monde à rebégayer». Les cheminements de la pensée bifurquent, se croisent avec des traces de rêveries, s'éloignent ou se rapprochent. Rien ne prend jamais corps. Tout reste susceptible de changer à nouveau, sans cesse. Aucun sujet ne peut se dégager d'un tel tourbillon, pourtant très épuré - beaucoup de blancs dans les pages pour ponctuer des paquets de mots - sauf le sujet d'une énergie poétique explosive, au risque de l'épreuve d'une désintégration. Parfois, deux personnages, souvent alter ego l'un de l'autre, semblent danser un «pas de deux» confus, plus violent qu'on ne le voudrait, et le texte essaie de tracer une impossible esquisse, mais de quoi?

Dans la belle mise en perspective de la postface, à la fin des repères biographiques, Sylviane Dupuis rappelle que ce livre a été longuement pensé, retravaillé à plusieurs reprises, parsemé d'ajouts successifs, de post-it nombreux. Elle note aussi qu'une des dernières rencontres de Madeleine Santschi aura été celle d'un physicien italien qui travaillait au Cern avec lequel elle discutait de physique des particules et des trous noirs. Manière d'assumer que nous sommes tous les enfants de notre époque. Beaucoup de poètes (et d'artistes) se sont colletés avec ce que découvrait la physique, l'astrophysique, la chimie aussi dès le début du XXème siècle. Guillevic appela chacun de ses livres «poème» au singulier, composé chacun de textes courts qu'il nomma «quanta». La lumière changea de statut dans de nombreuses oeuvres, ne représentant plus l'unité et la permanence comme auparavant. Il s'agit de donner à saisir, mais aussi d'inventer un surgissement qui surgit en quelque sorte de lui-même. L'énergie assure alors le rôle symbolique d'une unité effervescente: tout bouge, tout se transforme, tout apparaît, disparaît, réapparaît et se disperse sans cesse, non sans violence:

Un dispositif typographique très aéré, très mobile, cherche surtout à accueillir une autre représentation du temps, en inventant au fur et à mesure des règles provisoires qui se font et se défont en modulations intimes, en nuances fragiles et passagères d'un présent insaisissable. Et en suivant les propositions de la danse contemporaine, l'écrivain se met en difficulté, s'expose à un devenir de plus en plus faillible, au risque même de la folie. Une question peut alors se poser: est-ce que le niveau d'échelle de l'énergie correspond vraiment à la façon dont nous pouvons nous représenter vivants dans un corps, unique, limité, clos sur lui-même et qui va lentement, de même que la pensée se condense peu à peu, invitant à des arrêts sur image, des rêveries contemplatives?
Paradoxalement, un tel livre demande au lecteur une patience infinie, une grande tranquillité d'esprit pour entrer dans cette profusion subtile et jaillissante. La vitesse tourbillonnante de cette écriture oblige le lecteur à prendre le temps d'être capable d'accueillir le caractère labile et fusant, musical et dansant, d'un texte tout en fragments disparates, en répétitions qui semblent aléatoires. L'immédiat surgit seulement dans la relation écrivain-lecteur, complexe, temporellement déphasée, riche en rebondissements, en allers-retours, en passages multiples et parfois labyrinthiques. L'intensité d'une telle oeuvre constitue une belle tentative d'incarnation, de naissance déchirée-déchirante, de polyphonie qui se brise et se recrée, offrant cependant dans chaque saisie partielle, presque à chaque fois, une sorte de poème entier, indéfiniment reconduit, toujours autre dans la solitude d'exister.
